— « Françoise, nous devons regarder la réalité juridique en face, » commença-t-il en ouvrant une chemise cartonnée épaisse. « La réserve héréditaire en droit français protège les enfants. Vous ne pouvez pas totalement exhéréder Erwan de votre succession. La loi lui réserve une part minimale, quoi qu’il ait fait, à moins d’une indignité successorale, mais celle-ci n’est retenue que pour des crimes de sang ou des sévices physiques d’une extrême gravité. »
— « Je sais ce que dit le Code civil, Jacques, » répondis-je en le fixant droit dans les yeux. « Mais je sais aussi qu’il existe des mécanismes légaux pour protéger ce manoir de ses griffes et de celles de sa complice. Je refuse que cette maison devienne le butin de leur paresse et de leur arrogance. Je refuse qu’ils la découpent en appartements modernes pour la louer à des touristes de passage dès que la terre sera jetée sur mon cercueil. »
L’avocat esquissa un mince sourire complice.
— « C’est exactement ce à quoi j’ai travaillé toute la nuit. Nous allons utiliser la quotité disponible, la création d’une fondation sous égide et le démembrement de propriété. »
Pendant plus de trois heures, nous avons minutieusement bâti une forteresse juridique inexpugnable.
Premièrement, sur le plan civil, la quotité disponible de mon patrimoine — c’est-à-dire la moitié exacte de l’ensemble de mes biens dont je pouvais disposer librement — fut immédiatement attribuée par testament olographe à la Fondation du Patrimoine Maritime Malouin, avec une charge expresse : créer au sein du rez-de-chaussée et des dépendances du manoir un centre de documentation et de résidence pour les jeunes charpentiers de marine et les restaurateurs de gréements anciens.
Deuxièmement, la part réservataire qui reviendrait inévitablement à Erwan fut strictement cantonnée à la nue-propriété d’une fraction financièrement équivalente, mais grevée d’un usufruit successif total attribué à la même fondation pour une durée de trente ans. En d’autres termes : Erwan ne pourrait jamais habiter les lieux, ne pourrait jamais y percevoir le moindre loyer, ne pourrait jamais en changer la moindre poignée de porte, tout en restant redevable des charges extraordinaires et des taxes foncières afférentes à son statut de nu-propriétaire sans jouissance.
Troisièmement, nous avons enclenché les poursuites au tribunal correctionnel. Les devis de restauration présentés par les Compagnons du Devoir s’élevaient finalement à cent soixante-quinze mille euros. Le rapport de Maître Tanguy attestait formellement de la culpabilité directe d’Erwan et de Morgane. Le tribunal allait être saisi d’une demande de dommages et intérêts colossale qui viendrait immédiatement s’imputer sur l’avance d’héritage déjà perçue par Erwan lors du décès de son père.
Lorsque j’apposai ma signature au bas du testament scellé d’un cachet de cire rouge, une vague d’apaisement profond m’envahit. Mon mari Marc aurait approuvé chaque virgule de cet acte. La mémoire ne s’hérite pas comme un vulgaire compte en banque ; elle se mérite par le respect et la dévotion.
Les semaines qui suivirent furent une véritable renaissance au milieu des échafaudages.
Le bruit de la disqueuse métallique fut remplacé par le tintement mélodieux des ciseaux de maçons taillant le granit de Lanhélin pour reconstituer les corniches abîmées. Monsieur Briand et ses deux jeunes apprentis travaillaient avec une ferveur admirable. Les poutres tailladées furent purgées, greffées de pièces de chêne centenaire patiné et chevillées à l’ancienne. Les boiseries arrachées furent minutieusement recollées, poncées à la main et nourries d’huile de lin chaude qui redonna au manoir sa douce odeur d’antan, ce mélange incomparable de cire d’abeille, d’écorce et de sel marin.
Pendant ce temps, la tourmente s’abattait impitoyablement sur le camp adverse.
Dépourvus de logement et à court de liquidités après avoir rompu leur bail précédent sans préavis, Erwan et Morgane avaient dû emménager dans une location saisonnière hors de prix sur la côte, payée grâce aux derniers découverts bancaires autorisés. Mais la justice marchait d’un pas ferme et lourd.
Deux mois après l’expulsion, la première audience en référé eut lieu au tribunal de Saint-Malo.
Je refusai de me dérober et insistai pour être présente sur le banc des plaignants, vêtue d’un tailleur de drap bleu marine très sobre, tenant à la main ma canne à pommeau d’argent — non par faiblesse, mais comme un sceptre d’autorité.
De l’autre côté de la salle, Erwan et Morgane faisaient peine à voir. Le vernis de leur insolence s’était totalement écaillé. Erwan portait un costume fripé qui semblait trop grand pour lui, les épaules affaissées, fuyant constamment mon regard. Morgane, quant à elle, conservait un masque de mépris figé, mais ses lèvres tremblaient de nervosité tandis que son avocat commis d’office tentait tant bien que mal de feuilleter des conclusions bâclées.
Le juge ne fit pas de sentiments. Les photographies versées au dossier par Maître Tanguy étaient accablantes : les tas d’immondices, les marteaux-piqueurs au milieu des parquets d’époque, les lettres de mise en demeure ignorées.
Le délibéré fut sans appel. Le tribunal condamna solidairement Erwan et Morgane à verser une provision d’urgence de cent mille euros au titre des réparations conservatoires, ordonna la saisie conservatoire immédiate de leurs deux véhicules récents, et confirma l’interdiction formelle pour les deux époux d’approcher à moins de cinq cents mètres du manoir et de ma personne, sous peine d’emprisonnement immédiat.
Quand le juge prononça la sentence, Morgane explosa en pleine audience :
— « Mais avec quoi voulez-vous qu’on paie ? Nous sommes au chômage ! Nous n’avons rien ! C’est cette vieille folle qui a tout l’argent de la famille ! C’est un complot ! »
Le président du tribunal fit claquer son marteau avec une sévérité cinglante :
— « Madame, un mot de plus et je vous fais expulser de cette salle avec une poursuite pour outrage à magistrat. Vous avez délibérément dévasté le bien d’autrui en pensant vous soustraire aux lois républicaines par la contrainte et l’intimidation morale sur une personne vulnérable. La justice ne tolère pas les pillards, fussent-ils de la famille. »