Sous le crachin glacial de Saint-Malo, devant la grille en fer forgé du domaine, le chauffeur du camion de déménagement refusait déjà de décharger quoi que ce soit sans règlement immédiat. J’observai depuis le perron, enveloppée dans un châle de laine vierge que Maître Kervern avait eu la délicatesse de ramasser pour moi, la silhouette voûtée de mon fils montant à bord de sa berline allemande hors d’âge, dont les mensualités de crédit impayées finiraient sans doute par l’achever. Ils partirent dans un crissement de pneus ridicule sur les graviers détrempés, emportant leur rancœur et laissant derrière eux l’ampleur effroyable de leur saccage.
Lorsque le silence revint enfin sur le manoir, il était lourd, épais, presque funèbre.
Maître Tanguy termina son constat officiel, consignant scrupuleusement chaque coup de masse dans la pierre de taille, chaque lambourde sciée, chaque tableau décroché et entassé sans précaution.
— « Les dégâts matériels dépassent aisément les cent cinquante mille euros, Madame Le Guennec, » souffla l’officier ministériel en rangeant son calepin. « Sans compter le préjudice patrimonial et moral. Le parquet sera saisi dès demain matin. Vous devez porter plainte formellement. »
— « La plainte est déjà rédigée, » répondit Maître Kervern d’une voix calme mais inflexible. « Et nous allons demander le gel immédiat de tous les avoirs résiduels pour garantir les réparations d’urgence. »
Ils prirent congé avec déférence. Je me retrouvai seule dans ce grand vaisseau de pierre qui avait abrité trois siècles d’histoire familiale. Mes pas crissaient sur les bris de verre et la chaux morte. Je descendis lentement vers l’écurie, là où mes meubles de famille avaient été jetés sous de vieilles bâches de chantier en plastique noir.
En soulevant la première toile, je découvris le grand bahut de mariage sculpté en 1742, orné de motifs d’épis de blé et de colombes. Les garnitures en laiton avaient été arrachées, sans doute par Morgane qui comptait remplacer les ferrures d’époque par des poignées contemporaines en métal chromé. À côté, mes malles de voyage, mes cartons contenant les correspondances de guerre de mon grand-père marin et les albums de photographies d’enfance avaient été jetés à même la terre battue humide. L’un des cartons avait pris l’eau s’infiltrant par le toit de tôle de la remise.
Je m’assis sur une caisse de bois vermoulu, le cadre de Marc posé sur mes genoux, et pour la première fois depuis des jours, je laissai mes larmes couler. Je ne pleurais pas sur les pierres ni sur les boiseries brisées ; je pleurais sur l’abîme moral dans lequel mon fils unique avait sombré. Comment un enfant élevé dans l’amour des belles choses, dans le respect de la mémoire et de l’effort, avait-il pu se transformer en un prédateur si vulgaire, si impatient de dépecer vivante sa propre mère pour alimenter le train de vie factice exigé par une épouse venimeuse ?
La nuit fut longue et glaciale. Le système de chauffage central avait été purgé par Erwan pour arracher des radiateurs en fonte d’époque qu’il avait sans doute l’intention de revendre au poids à un ferrailleur des environs. Enveloppée dans plusieurs couvertures rescapées, assise dans un fauteuil rescapé au coin de la cuisine — la seule pièce demeurée intacte —, j’écoutai la tempête frapper les remparts de Saint-Malo. Les vents soufflaient à plus de cent kilomètres par heure, hurlant dans les conduits des cheminées décapitées. Mais au fond de mon cœur, une flamme nouvelle s’était allumée. Une flamme de justice, de résistance et de fierté malouine. On ne plie pas devant des corsaires d’opérette quand on descend d’armateurs qui ont bravé le cap Horn.
Dès l’aube, le branle-bas de combat commença.
Le téléphone sonna à sept heures précises. C’était Erwan. Sa voix avait changé ; elle n’avait plus la superbe de la veille, mais oscillait entre la supplication larmoyante et la manipulation perverse.
— « Maman… s’il te plaît. Écoute-moi. Morgane a fait une crise d’angoisse cette nuit. Nous sommes dans un hôtel miteux sur la route de Dol-de-Bretagne. Le camion de déménagement est parti avec nos meubles en garde-meuble et nous n’avons même pas de quoi payer la caution. C’était un malentendu. On voulait te faire une surprise, transformer le manoir pour que tu n’aies plus à monter les escaliers… C’était pour ton bien ! »
— « Erwan, » répondis-je avec une clarté limpide, « abattre une cheminée classée du dix-septième siècle au marteau-piqueur n’a jamais été un acte de piété filiale. Jeter le portrait de ton père sous une botte boueuse n’a jamais été une attention bienveillante. Tu ne mettras plus jamais les pieds ici sans la présence d’un huissier. Toutes tes communications devront désormais passer par le cabinet de Maître Kervern. »
— « Tu n’as pas le droit ! Je suis ton fils ! Tout cela me reviendra un jour ! Tu vas crever seule, tu m’entends ? » hurla-t-il, son masque tombant à nouveau avec une violence sordide.
Je raccrochai doucement le combiné sans prononcer un mot de plus.
À neuf heures, une équipe d’artisans locaux, des compagnons du devoir que Marc avait employés autrefois pour la restauration de la toiture, franchissait la grille d’entrée. Monsieur Briand, le maître maçon, contempla le carnage du salon avec une moue dégoûtée.
— « C’est un massacre, Madame Françoise, » dit-il en ôtant sa casquette de feutre. « Du travail de boucher. Mais ne vous en faites pas. Le granit breton a la vie dure. Ce que des imbéciles ont cassé en trois jours, nous allons le remonter pierre par pierre. Il nous faudra du temps, du mortier à la chaux grasse et beaucoup de patience, mais votre demeure retrouvera sa dignité. »
Pendant que les ouvriers commençaient à dégager les gravats à la brouette, je me rendis en ville chez Maître Kervern. Son étude, située dans une ruelle pavée de la vieille ville fortifiée, sentait la cire d’abeille et les dossiers centenaires. L’avocat m’accueillit avec une gravité respectueuse et me fit asseoir devant son grand bureau de merisier.