Morgane tenait toujours son rouleau de peinture à bout de bras. Vêtue d’une salopette immaculée achetée pour l’occasion, elle affichait encore cette morgue vulgaire des parvenus persuadés que l’impudence remplace le droit. Mais l’ombre imposante qui venait de masquer la lumière du perron venait d’éteindre son rictus.

Derrière moi, Maître Kervern, mon avocat de toujours, un homme austère aux tempes argentées drapé dans son imperméable sombre, venait d’entrer. À ses côtés se tenaient Maître Tanguy, commissaire de justice au regard d’acier, bloc-notes et appareil photo en bandoulière, ainsi que deux gradés de la police nationale en tenue d’intervention, le visage fermé et la main posée avec une fermeté calme sur leur ceinturon de service.

— « Qu’est-ce que… qu’est-ce que c’est que ce cirque ? » balbutia Morgane, dont la voix perchée perdit instantanément toute son assurance. Le rouleau dégoulinant d’acrylique blanc laqué glissa de ses doigts gantés pour s’écraser lourdement sur une dalle de schiste du dix-huitième siècle, éclaboussant le bas de son pantalon.

Erwan, mon propre fils, sortit de l’ancien fumoir en essuyant d’un revers de manche sa tempe couverte de plâtre. Sa perceuse vrombissait encore d’une inertie mourante. Quand ses yeux croisèrent les képis bleus et la silhouette rigide de l’officier de police judiciaire, sa mâchoire se décrocha.

— « Maman ? Mais tu as perdu la tête ? Tu fais venir les flics chez moi ? » osa-t-il articuler, la voix étranglée par une panique qu’il tentait désespérément de maquiller en indignation filiale.

— « Chez toi, Erwan ? » Ma voix s’éleva, d’un calme tranchant, plus terrifiant que n’importe quel éclat de fureur. « Regarde bien autour de toi. Regarde ce que tu as fait de la maison de tes ancêtres. Tu as massacré les boiseries d’acajou rapportées des Indes par ton arrière-grand-père. Tu as brisé le manteau de la cheminée où ton père réchauffait ses mains après les tempêtes d’équinoxe. Et tu as osé jeter nos souvenirs dans une écurie délabrée. »

— « Monsieur Erwan Le Guennec ? » intervint l’adjudant-chef d’une voix de stentor qui fit résonner les poutres maîtresses. « Posez immédiatement cet outil au sol et éloignez-vous de la zone de chantier. Vous et Madame êtes en situation d’infraction grave. »

— « C’est ridicule ! » glapit Morgane en s’avançant, tentant de retrouver son venin habituel. « Nous sommes de la famille ! Erwan est le seul et unique héritier de cette masure croulante ! Nous ne faisons que des travaux d’aménagement indispensables ! Vous voyez bien l’état de ces vieilleries ! Nous avons rendu les clés de notre appartement rennais il y a quarante-huit heures, nos meubles sont dans le camion de déménagement garé en bas de la côte ! Nous sommes chez nous ici ! »

Maître Tanguy s’avança sans un mot, déclenchant le flash de son appareil photo avec une froideur méthodique. L’éclair blanc illumina les poutres tailladées, les gravats accumulés sur les tapis persans roulés en boule et souillés, et le désastre absolu d’un patrimoine saccagé par la cupidité.

— « Madame, » prit la parole Maître Kervern en ajustant ses lunettes d’écaille, « je suis le conseil personnel de Madame Françoise Le Guennec. Ce que vous qualifiez d’aménagement porte en droit pénal un nom fort précis : violation de domicile avec effraction, dégradation volontaire de biens privés en réunion, et tentative de spoliation par voie de fait. Ce manoir appartient en pleine et entière propriété à ma cliente. En vertu de la donation entre époux et de l’acte notarié de succession de feu Marc Le Guennec, votre mari ne dispose d’aucun droit d’occupation, d’aucune jouissance des lieux, et encore moins de l’autorisation d’abattre une seule cloison. »

Erwan pâlit à vue d’œil. Le sang semblait avoir totalement quitté son visage, laissant transparaître de misérables cernes d’insomnie et de rancœur.

— « C’est un mensonge… Le notaire m’avait dit… »

— « Le notaire de famille ne vous a jamais rien dit de tel, Erwan, » le coupai-je en avançant d’un pas. « Tu as refusé d’écouter la lecture des volontés de ton père parce que tu étais trop occupé à exiger ta part d’argent liquide le jour même de son enterrement. Tu as dilapidé cette avance d’hoirie dans des investissements stupides et des apparences mondaines avec cette femme. Et maintenant que vous êtes ruinés, vous pensiez venir vous installer ici en m’enfermant dans une chambre de bonne jusqu’à ce que la mort m’emporte ? »

Un silence sépulcral tomba sur la pièce, seulement troublé par le crépitement d’une pluie torrentielle qui commençait à cingler les vitraux anciens du grand escalier.

— « Nous avons ici une ordonnance d’expulsion sans délai, » poursuivit l’officier de police en déployant le document revêtu du sceau du tribunal d’instance. « Vous avez quinze minutes pour prendre vos affaires strictement personnelles et quitter immédiatement les lieux. À défaut, nous procéderons à votre interpellation sur-le-champ pour refus d’obtempérer et intrusion illégale. »

— « Quinze minutes ? Mais vous êtes fous ! » hurla Morgane, ses yeux injectés de bile. « Tous nos cartons sont dehors sous la pluie ! Où voulez-vous qu’on aille ? Françoise, tu ne peux pas faire ça à ton propre sang ! Espèce de vieille bique égoïste, tu crèveras toute seule dans ton musée poussiéreux ! »

L’un des agents fit un pas en avant, la voix basse et menaçante :

— « Madame, surveillez votre langage ou je vous passe les menottes immédiatement pour outrage. Prenez vos sacs, et sortez. »

Ce qui suivit fut un spectacle lamentable qui me brisa le cœur tout en scellant à jamais ma détermination. Mon fils, ce garçon que j’avais bercé sous ces mêmes plafonds de chêne, dont j’avais soigné les genoux écorchés sur les galets du Sillon, errait comme une âme en peine, ramassant à la hâte des manteaux de marque, des sacs de sport et du matériel électroportatif loué qu’il comptait sans doute abandonner sur place. Morgane pleurait de rage, vociférant des imprécations contre le système, contre la Bretagne, contre moi, tandis que les policiers les escortaient sans ménagement à travers la porte monumentale.