Patricia poussa un gémissement rauque, s’effondra sur son siège et cacha son visage dans ses mains ridées, incapable de soutenir le regard des quelques journalistes dont les stylos s’agitaient déjà à une vitesse frénétique sur leurs calepins.
Puis mon attention revint sur l’homme qui avait partagé mon lit pendant sept ans.
Alejandro était assis, les bras ballants, le regard vide. Il avait l’air d’un noyé qui regardait la surface s’éloigner inexorablement.
« Pourquoi ? » murmura-t-il, les lèvres sèches. « Si tu avais ce pouvoir… si tu savais tout cela depuis le début… pourquoi avoir attendu ? Pourquoi avoir supporté tout cela pendant des années ? Pourquoi avoir fait semblant d’être cette femme docile que nous pensions tous connaître ? »
La question flotta dans la salle, lourde, légitime.
« Parce que je t’aimais, Alejandro », répondis-je sans haine, avec une sincérité presque chirurgicale. « Quand j’ai accepté de mettre ma carrière entre parenthèses, quand j’ai choisi de vivre à tes côtés dans l’ombre de ta famille, je croyais en la promesse d’un foyer. Je pensais que le respect et la vérité finiraient par triompher de l’arrogance maladive de ton entourage. Ton père voyait clair en toi. Sur son lit de mort, il m’a confié les clefs des archives secrètes du groupe en me disant : Si Alejandro reste un homme droit, aide-le à diriger. Mais s’il devient comme sa mère, s’il cède à la rapacité et à la trahison, brise-le avant qu’il ne détruise la vie de milliers d’innocents. »
Je marquai une pause, laissant le poids des volontés de son père écraser le peu d’orgueil qui lui restait.
« Et qu’as-tu fait, Alejandro ? Dès que son cercueil a été descendu sous terre, tu as transformé chaque entreprise saine en coquille vide. Tu as licencié six cents ouvriers sur le site de Valenciennes pour gonfler artificiellement les dividendes de ton cercle restreint. Tu as installé ta maîtresse dans l’immeuble d’en face de notre domicile conjugal, payant son loyer avec les indemnités de licenciement de ces mêmes ouvriers. Tu as cru que ton nom te mettait au-dessus des lois, au-dessus de la morale, au-dessus de tout. Tu m’as regardée me taire et tu as pris ma patience pour de la soumission. Mais la justice n’est pas soumise, Alejandro. Elle est simplement patiente. Elle attend que le dossier soit parfait pour que le coupable ne puisse plus jamais s’en relever. »
Maître Vaneck, comprenant que la carrière de son client et la sienne propre étaient en train de sombrer dans un abîme sans fond, s’efforça de reprendre la parole :
« Madame la juge… Monsieur Salazar a toujours affirmé sa bonne foi. Nous sommes prêts à renégocier immédiatement les termes de la séparation… une cession totale des parts sans contrepartie… »
« Il n’y a plus rien à négocier, Maître Vaneck », le coupai-je net. « Vous devriez d’ailleurs songer à engager votre propre avocat d’ici ce soir. Votre signature figure au bas de sept protocoles de transfert illicite via des sociétés écrans enregistrées à Nicosie. Le barreau recevra votre dossier disciplinaire avant la fin de l’après-midi avec demande de radiation immédiate. »
Vaneck devint livide. Il referma lentement sa serviette de cuir, n’osant plus lever les yeux, abandonnant de fait son client à son sort.
Alejandro releva la tête. Une lueur de désespoir sauvage traversa son regard. Il se leva à son tour, appuyant ses poings sur la table en bois sombre, essayant désespérément de retrouver un lambeau de cette voix autoritaire avec laquelle il me donnait jadis des ordres à la maison.
« Tu ne peux pas me détruire comme ça, Camila ! J’ai bâti cet empire ! Tout ce que tu portes, tout ce que tu as mangé ces dernières années vient de mon travail ! Tu n’es rien d’autre qu’une femme rancunière qui abuse de sa toge pour se venger d’un adultère ! Les juges de cassation annuleront tout cela en une semaine ! »
Je souris. C’était exactement le même sourire que j’avais eu dans le couloir, lorsque Valeria m’avait frappée. Un sourire qui ne venait pas de la colère, mais de la certitude absolue de la victoire mathématique.
« Tu te trompes une fois de plus, Alejandro. Je n’utilise aucune prérogative pour moi-même. L’acte d’accusation qui vous vise a été cosigné par le Procureur général de la République et trois magistrats instructeurs indépendants. Je ne suis ici que pour vous notifier votre mise en examen et votre placement sous mandat de dépôt. »
Le mot tomba avec le tranchant d’un couperet : mandat de dépôt.
La prison. Pas une assignation à résidence avec bracelet électronique dans son hôtel particulier. Pas une liberté sous caution payée par un consortium complaisant. Une cellule de détention provisoire à la maison d’arrêt des Baumettes, en attendant le procès aux assises économiques.
Alejandro chancela comme s’il venait de recevoir un coup physique en plein plexus.
« Quoi… la prison ? Non… non, c’est impossible ! Camila, écoute-moi ! Nous pouvons parler ! Nous étions mari et femme ! Nous avons partagé des années ensemble ! Pense à ce que nous étions ! »
« Ce que nous étions était un mensonge, Alejandro. Ce que nous sommes aujourd’hui est l’exacte application de la loi. Vous avez joué avec la vie de centaines de familles modestes, vous avez bafoué la confiance publique, vous avez cru que l’arrogance suffisait à étouffer la justice. Le tribunal ne négocie pas avec les prédateurs en col blanc. »
Je fis un signe de tête au capitaine Mercier. Deux autres fonctionnaires de police s’avancèrent vers la table des plaignants.
« Monsieur Alejandro Salazar, au nom de la loi, je vous place en état d’arrestation sous mandat de dépôt délivré par la chambre de l’instruction. Veuillez retirer votre montre, votre cravate et votre ceinture. »