L’homme reculait vers le rebord de la fenêtre qui donnait sur le toit en pente du garage en contrebas. Une chute de là menait directement au jardin sombre et à la lisière impénétrable de la forêt.

« Laisse-la, souffla Hélène d’une voix rauque, presque méconnaissable. Prends-moi si tu veux, mais laisse ma fille.
— Ce n’est pas ta fille, répondit l’homme d’une voix grinçante, pareille au frottement de deux pierres. Tu l’as volée à la maison. Tu l’as volée à Clara. Elle doit revenir là où est sa place. Sous terre, personne ne nous fera de mal. »

L’homme posa un pied sur le rebord de la fenêtre, s’apprêtant à basculer dans la nuit avec l’enfant.

Marc ne réfléchit pas. Il ne calcula ni l’angle, ni la distance. Il poussa la porte de toute la force de son épaule et se jeta en avant comme un fauve.

L’impact fut d’une violence inouïe. Le corps de Marc percuta l’homme au niveau des côtes avant que celui-ci n’ait pu franchir le châssis de la fenêtre. Les deux hommes s’écroulèrent sur le parquet dans un fracas assourdissant. Dans le choc, Aurore fut projetée sur le tapis épais de sa chambre. Hélène se jeta immédiatement sur sa fille, la tirant en arrière et s’interposant de tout son corps.

Sur le plancher, la lutte devint sauvage.

L’homme des profondeurs possédait une force terrifiante, née de décennies de démence et de survie solitaire. Ses mains calleuses trouvèrent la gorge de Marc, serrant avec une vigueur surhumaine. Marc tenta de lever le couteau de cuisine, mais l’inconnu lui saisit le poignet, l’écrasant contre les lattes jusqu’à ce que les doigts de Marc s’ouvrent, laissant choir la lame hors d’atteinte.

La vue de Marc commença à se brouiller. Des taches sombres dansaient devant ses yeux tandis que l’air manquait à ses poumons. Il sentait l’haleine fétide de l’agresseur sur son visage, entendait ses ricanements déments mêlés au fracas de la pluie qui s’engouffrait par la fenêtre béante.

« Tu ne seras plus jamais son père, croassa l’homme. La maison nous appartient. »

Marc luttait désespérément, ses mains griffant le visage émacié de son agresseur, cherchant les yeux, cherchant un point faible, mais la prise sur sa gorge était comme un étau d’acier rouillé. Sa conscience commençait à vaciller, le visage d’Hélène criant son nom semblait s’éloigner dans un tunnel brumeux.

C’est alors qu’un coup retentissant résonna dans la pièce.

L’étau autour du cou de Marc se desserra brutalement.

L’homme ouvrit la bouche dans un spasme silencieux, son regard se vidant instantanément de toute lueur. Derrière lui, Hélène se tenait debout sous la pluie qui trempait ses vêtements, brandissant à deux mains une lourde lampe de chevet en céramique brisée. Elle ne cria pas ; elle frappa une seconde fois avec toute la force du désespoir et de l’instinct maternel.

L’inconnu s’effondra lourdement sur le flanc, inanimé, son crâne heurtant la plinthe dans un bruit sourd.

Marc roula sur le côté, aspirant goulûment l’air frais par de grands râles douloureux, massant sa gorge en feu. Hélène lâcha la lampe brisée, s’effondra à genoux près de lui et l’entoura de ses bras tremblants. Aurore rampa vers eux, pleurant à chaudes larmes, et tous les trois formèrent un bloc indissociable au milieu du chaos de la chambre dévastée.

Quelques secondes plus tard, des pas précipités firent trembler l’escalier. L’inspecteur Vasseur, le visage ensanglanté par une coupure à l’arcade et l’arme au poing, fit irruption dans la pièce, suivi de deux agents municipaux trempés jusqu’aux os.

En découvrant l’homme à terre et la famille enlacée, Vasseur baissa lentement son arme, laissant échapper un long soupir d’épuisement.

« Les secours sont là, souffla l’officier. C’est fini. »

L’homme ne mourut pas de ses blessures. Les ambulanciers parvinrent à stabiliser son état avant de l’évacuer sous haute surveillance policière vers l’unité psychiatrique sécurisée de l’hôpital central.

Les jours qui suivirent levèrent le voile sur le mystère glaçant qui entourait cette présence spectrale sous leur foyer.

L’enquête menée par la brigade criminelle permit d’identifier formellement l’agresseur : Émile Vaneau, âgé de cinquante-huit ans. Quarante ans plus tôt, la bâtisse n’était pas la demeure bourgeoise lumineuse que Marc et Hélène avaient restaurée, mais la propriété d’une famille d’industriels locaux dont Vaneau était le fils cadet instable. En 1986, sa jeune sœur cadette, Clara, alors âgée de sept ans, avait mystérieusement disparu de la maison. À l’époque, la police avait conclu à une fugue tragique terminée par une noyade dans la rivière voisine, bien que le corps n’eût jamais été retrouvé.

Dévasté par le chagrin et sombrant dans une paranoïa délirante, Émile Vaneau avait fini par être interné à l’âge de vingt ans après avoir tenté d’incendier la propriété pour « faire sortir ceux qui avaient pris sa sœur ». Mais dix ans plus tard, lors d’un transfert médical, il s’était évaporé dans la nature.

Personne ne l’avait jamais revu. Personne n’avait imaginé qu’il était simplement retourné sur les lieux de son enfance.

Les experts de la police scientifique passèrent près d’une semaine à fouiller les sous-sols et le réseau de carrières interconnecté à la cave des Dumont. Ce qu’ils y découvrirent dépassait l’entendement. Vaneau n’avait pas seulement survécu ; il avait aménagé un véritable réseau troglodytique parallèle, profitant de la topographie complexe des anciennes carrières désaffectées. Il se nourrissait de rapines nocturnes dans les jardins maraîchers des alentours, s’infiltrait la nuit dans les réserves des supermarchés locaux et pillait les caves des riverains sans jamais laisser de signature évidente.

Et lorsque Marc et Hélène avaient acheté la maison trois ans auparavant, apportant avec eux les rires et la vitalité d’une petite fille de quatre ans aux yeux clairs, l’esprit brisé de Vaneau avait basculé dans une certitude obsessionnelle et délirante : Clara était revenue. Clara avait été réincarnée pour lui, mais elle était séquestrée par des usurpateurs.

Le point le plus sombre de l’enquête fut mis au jour le vendredi suivant, lorsque les spéléologues de la gendarmerie explorèrent une galerie aveugle située à près de vingt mètres sous le salon des Dumont.