« Qui était-ce ? demanda Marc, la voix rauque de panique. Vous avez vu sa tête ?
— Un homme d’une cinquantaine d’années. Des guenilles, une barbe hirsute. Mais ce n’est pas un vagabond ordinaire… Monsieur, il avait aménagé une véritable chambre sous votre salon. Il y a des matelas, des conserves par dizaines, et… » Lucas marqua une pause, déglutissant avec peine, le regard troublé. « Il y a des centaines de photos punaisées sur les poutres de votre plancher. »

Marc n’attendit pas la fin de la phrase. Ignorant les avertissements du policier blessé, il s’engouffra dans l’escalier de la cave, le tisonnier serré dans sa main droite avec une telle force que ses phalanges en blanchissaient. L’odeur pestilencielle le frappa de plein fouet dès qu’il atteignit la dernière marche.

Le sous-sol était baigné par la lueur vacillante de deux lanternes abandonnées par les forces de l’ordre. À terre, un tas de moellons calcaire barrait l’accès à une voûte obscure d’où s’échappait un courant d’air glacial. Au loin, dans les profondeurs de la roche, résonnaient des bruits de course et les injonctions étouffées de Vasseur.

Marc tourna la tête vers la gauche, vers l’espace situé exactement sous le salon familial.

Ce qu’il découvrit lui retourna l’estomac.

Un campement de fortune avait été installé dans la poussière millénaire. Un vieux sommier crasseux, des couvertures humides, une lampe à pétrole éteinte encore chaude, des dizaines de boîtes de conserve vides empilées avec un soin presque maniaque. Mais le pire n’était pas là.

Sur les solives de chêne qui soutenaient le plancher du dessus — le plancher même sur lequel Aurore jouait chaque jour avec ses poupées — des dizaines, peut-être des centaines de photographies étaient fixées avec des punaises rouillées.

Marc s’approcha, la lampe de son téléphone tremblante à la main.

Les clichés ne dataient pas d’hier. Les premiers montraient la maison avant leur emménagement, déserte et envahie par la végétation. Puis venaient les photos de leur arrivée : Marc déchargeant les cartons du camion de déménagement ; Hélène riant sur la terrasse avec une tasse de café ; et surtout, Aurore. Aurore à la balançoire. Aurore franchissant le portail de son école primaire. Aurore endormie dans sa chambre, prise depuis l’extérieur à travers les persiennes entrouvertes du premier étage.

L’individu ne vivait pas là depuis quelques jours. Il les observait depuis des mois, peut-être des années. Il respirait leur vie, calquait ses nuits sur leurs sommeils, écoutait leurs conversations à travers les fines lattes de bois ciré.

Mais en s’approchant d’une petite table de chevet bricolée avec des caisses de vin, Marc aperçut un carnet de cuir usé, ouvert sur une page écrite à l’encre noire délavée. Une écriture penchée, nerveuse, fiévreuse.

Marc posa le tisonnier et prit le carnet d’une main tremblante. Les premières lignes le frappèrent comme un coup de massue.

« 14 octobre. La petite ressemble tellement à Clara au même âge. Les mêmes yeux clairs, la même façon de pencher la tête lorsqu’elle rit. Ils croient que cette maison leur appartient parce qu’ils ont signé des papiers chez un homme en costume. Mais les murs se souviennent. La terre se souvient. Clara est morte entre ces murs il y a quarante ans à cause de leur négligence, et ils l’ont effacée comme une tache sur un meuble. Mais Dieu m’a envoyé un double. Aujourd’hui, j’ai touché ses souliers à travers la grille. Elle a cru que c’était le vent. Bientôt, je la descendrai avec moi. Nous serons de nouveau une famille dans le silence de la pierre. »

Un cri glaçant résonna alors depuis l’extérieur de la maison, suivi de bruits de verre brisé venant de l’étage supérieur.

Marc lâcha le carnet.

L’homme n’avait pas fui par les carrières. Le passage vers les catacombes n’était qu’un piège pour écarter Vasseur et Lucas. La connaissance parfaite des conduits d’aération et des anciennes cheminées de service de la bâtisse lui avait permis de contourner les policiers et de remonter directement dans la maison.

« Hélène ! Aurore ! » hurla Marc en se précipitant vers l’escalier de la cave.

Il monta les marches quatre à quatre, son cœur menaçant d’exploser dans sa poitrine. Lorsqu’il jaillit dans la cuisine, le silence était retombé, anormal, étouffant. Le brigadier Lucas gisait inconscient près de la porte du couloir, manifestement frappé à la nuque avec un objet lourd.

Dans le salon, le canapé était vide. Le plaid de laine rouge traînait sur le sol, déchiré.

Des traces de pas boueux menaient tout droit vers l’escalier principal menant aux chambres du premier étage.

Marc empoigna un lourd couteau de cuisine posé sur le plan de travail, ses doigts se crispant sur le manche avec une rage désespérée. La peur avait disparu, consumée par une fureur paternelle primale. Tout son être n’était plus tendu que vers un seul but : protéger sa chair et son sang.

Il monta l’escalier silencieusement, se collant contre la tapisserie rayée pour ne pas faire gémir les marches. Arrivé sur le palier, une porte était entrebâillée au bout du couloir : celle de la chambre d’Aurore.

Une faible lumière bleutée filtrait de la pièce. La pluie continuait de tambouriner violemment contre les carreaux extérieurs.

Marc s’avança à pas de loup, retenant sa respiration. Arrivé devant la porte, il jeta un regard à travers la fente.

La scène lui arracha un sanglot muet.

Hélène était plaquée contre la commode, un éclat de miroir brisé pointé vers l’avant, la tempe ensanglantée mais les yeux flamboyants d’une rage féroce. Entre elle et la fenêtre ouverte se tenait l’homme.

Il était décharné, vêtu d’une vieille veste militaire en lambeaux recouverte de glaise séchée. Sa barbe grise et filandreuse descendait sur sa poitrine, mais ce qui frappait le plus, c’était la fixité de son regard. Deux yeux exorbités, dénués de toute rationalité, injectés de sang. Dans ses bras noueux, il tenait Aurore, dont la bouche était bâillonnée par une écharpe crasseuse. La fillette se débattait de toutes ses forces restantes, ses pieds frappant dans le vide.