La maison familiale était une ancienne bâtisse bourgeoise des années 1930, achetée trois ans auparavant en lisière d’un bois touffu, dans la banlieue ouest de la ville. Marc et Hélène avaient entrepris de lourds travaux de rénovation pour le rez-de-chaussée et l’étage, mais le sous-sol était resté en grande partie dans son jus : un dédale de caves voûtées en meulière, d’anciennes réserves à charbon et de vide-sanitaires aux accès condamnés depuis des décennies par des planches pourries ou des verrous rouillés.

Vasseur se releva immédiatement, porta la main à son holster et fit signe à son collègue de faire remonter Hélène à l’intérieur sous surveillance. Deux autres agents restés dans la voiture furent appelés en renfort par radio. L’atmosphère de la maison s’était transformée en une seconde : le drame domestique venait de muter en une traque cauchemardesque.

Marc assit Aurore sur le canapé du salon, lui enveloppant les épaules dans un plaid de laine. Hélène fut installée à l’autre bout de la pièce. Quand Marc s’approcha d’elle, elle tremblait de tout son corps. Ses mains menottées gisaient sur ses genoux.

« Pourquoi tu n’as rien dit ? murmura Marc en lui caressant le front trempé de sueur. Pourquoi tu ne m’as pas appelé ?
— J’ai essayé… balbutia-t-elle, les dents claquant. J’ai entendu du bruit dans le plancher vers seize heures. Je croyais que c’étaient des rats. Je suis descendue à la buanderie pour vérifier les tuyaux. La trappe… la trappe du fond était descellée, Marc. Il y avait des bougies consumées. Et puis j’ai entendu Aurore crier d’en haut. Je suis remontée en courant. La grille du couloir s’était soulevée. Il… il avait passé ses bras à travers l’ouverture de la gaine technique. Il tenait ses pieds. Il tirait avec une force monstrueuse. Si j’avais lâché prise pour chercher mon téléphone, il l’emportait. »

Un silence glacial retomba sur le salon, seulement troublé par le crépitement des émetteurs-récepteurs des policiers.

L’inspecteur Vasseur revint vers eux, une puissante lampe torche tactique à la main.

« Où est l’accès aux caves ?
— Dans la cuisine, répondit Marc en se levant d’un bond. Derrière la porte de l’office. Mais il y a aussi une ancienne descente extérieure, le long du mur nord, sous la glycine. Elle était censée être cadenassée depuis notre emménagement. »

Vasseur fit signe à deux de ses hommes de sortir inspecter l’extérieur, tandis que lui et un jeune brigadier nommé Lucas dégainaient leurs armes de service pour franchir la porte de l’office. Marc fit un pas pour les suivre, mais Vasseur leva une paume autoritaire.

« Vous restez ici avec votre famille, monsieur. Pas d’imprudence. »

Marc regarda la porte s’ouvrir sur l’escalier obscur menant aux sous-sols. L’odeur qui s’en échappa n’était pas seulement celle de la pierre humide et du salpêtre que Marc connaissait bien. Il y avait une pointe rance, écœurante, semblable à celle de vieux vêtements trempés et de graisse animale. Une puanteur d’occupation clandestine.

Les pas lourds des deux policiers résonnèrent sur les marches de chêne craquantes, s’enfonçant dans les entrailles de la bâtisse. Leurs faisceaux lumineux balayèrent les ténèbres en contrebas, projetant des ombres anguleuses sur les murs écaillés.

En haut, le temps semblait s’être figé. Aurore, terrorisée, ne lâchait pas Marc du regard. Ses yeux rougis scrutaient le plancher sous leurs pieds, comme si le bois massif pouvait à tout moment céder sous les assauts d’une créature tapie dans l’ombre. Hélène, désormais libérée de ses menottes sur ordre de Vasseur avant sa descente, frottait machinalement ses poignets meurtris, le regard vide, perdue dans le souvenir de ces secondes d’horreur pure où elle avait lutté pour la vie de sa fille.

Soudain, un bruit sourd résonna sous la salle à manger. Un choc métallique, suivi d’un cri étouffé.

« Police ! Ne bougez plus ! Lâchez ça ! »

La voix de Lucas avait résonné à travers les planches avec une netteté terrifiante. Presque immédiatement, deux détonations déchirèrent le silence de la maison. Deux coups de feu, assourdissants, dont l’onde de choc fit vibrer les verres dans le buffet.

Aurore poussa un hurlement aigu et se roula en boule sur le canapé. Hélène se précipita vers sa fille pour la recouvrir de son propre corps, tandis que Marc, le cœur bondissant dans sa gorge, s’empara du tisonnier en fer forgé posé près de la cheminée.

« Lucas ! Vasseur ! » cria Marc vers la porte de la cave.

Aucune réponse ne vint d’en bas pendant plusieurs secondes insoutenables. Seul un bruit de pas précipités, chaotiques, remontait les marches. Marc leva le tisonnier, prêt à frapper quiconque émergerait de l’obscurité.

C’était Lucas. Le jeune policier jaillit de l’encadrement de la porte, le visage livide, son uniforme maculé de poussière grise. Il tenait son épaule gauche d’où perlait un mince filet de sang à travers l’étoffe déchirée.

« Il a pris la galerie est ! cria le brigadier dans son micro en titubant. L’ancien tunnel de soutènement ! Vasseur est à sa poursuite, mais le passage est instable ! Envoyez des renforts sur tout le périmètre extérieur, bouclez la lisière du bois ! »

Lucas jeta un regard halluciné à Marc.

« Il connaissait chaque recoin de ce sous-sol. Il a abattu un pan de mur pour bloquer l’accès avec des gravats. Vasseur a tiré, mais je crois qu’il l’a manqué. Le type est passé par une brèche menant à d’anciennes carrières reliées à votre cave. »

Marc sentit le sol se dérober sous ses pieds. Des carrières. Lors de l’achat de la propriété, le notaire avait mentionné de vagues cavités souterraines désaffectées datant du dix-neuvième siècle, censées avoir été remblayées par la municipalité cinquante ans plus tôt. Jamais il n’aurait imaginé que ces boyaux oubliés communiquaient encore directement avec les fondations de leur maison.