Marc roula sur lui-même, protégeant le petit corps contre son torse, haletant comme un animal à l’agonie. D’un geste fébrile, il arracha le tissu qui étouffait le visage de Léo. Pendant une seconde qui parut durer une éternité, le bébé resta inerte, bleuté, silencieux. Puis, une grande inspiration convulsive déchira ses petites voies respiratoires, et un cri perçant, vigoureux, plein de vie, retentit à nouveau dans la chambre.
Des larmes brûlantes inondèrent les joues de Marc. Il pressa son front contre celui de son fils, murmurant des paroles incohérentes.
Mais le cauchemar n’était pas terminé.
Dans son dos, un souffle rauque se fit entendre. Hélène, le visage maculé de poussière et de sang, s’était relevée sur les coudes. Ses doigts griffus avaient retrouvé le couteau de désossage sous le berceau. Ses yeux ne contenaient plus la moindre trace de conscience humaine ; c’était un gouffre de démence homicide.
Elle poussa un hurlement guttural, une plainte d’animal blessé à mort, et se jeta en avant, rampant avec une énergie terrifiante, le poignard brandi vers le dos exposé de son fils.
Marc ne pouvait pas esquiver sans risquer d’écraser Léo sous son poids. Il serra les dents, courbant son dos massif pour faire rempart de son propre corps, attendant le coup de lame fatal dans la nuque pour épargner son enfant.
Un claquement sec retentit.
Une détonation assourdissante déchira l’atmosphère confinée de la chambre.
Hélène stoppa net sa course. Ses yeux s’écarquillèrent de stupéfaction. La lame de métal glissa de ses doigts inertes et tomba sur le tapis sans un bruit. Lentement, la vieille femme baissa les yeux vers sa poitrine, où une tache d’un rouge écarlate s’élargissait rapidement sur le velours pourpre de sa robe de chambre.
Elle oscilla d’avant en arrière, ouvrit la bouche pour proférer une dernière imprécation, mais seul un flot d’écume rosâtre franchit ses lèvres. Puis, elle s’effondra lourdement face contre terre, son front heurtant le parquet avec un bruit mat et définitif.
Derrière elle, sur le seuil de la porte, Sarah se tenait debout, adossée au chambranle pour ne pas tomber. Ses mains tremblaient de façon incontrôlable, mais ses doigts crispés maintenaient fermement le vieux revolver de calibre 38 que le père de Marc gardait autrefois enfermé dans le tiroir secret du bureau du bas. Le canon de l’arme fumait encore légèrement dans l’air froid de la nuit.
Le silence retomba sur la pièce, lourd, pesant, presque irréel. Seuls le clapotis de la pluie contre la vitre brisée et les pleurs désormais réguliers du nourrisson rappelaient que la vie continuait.
Marc resta pétrifié pendant plusieurs secondes, son regard oscillant entre le corps sans vie de sa mère et la silhouette vacillante de son épouse. Puis, la réalité le frappa de plein fouet. Il se redressa péniblement, le bébé blotti contre son cœur, et s’avança vers Sarah.
Dès qu’il fut à sa hauteur, l’arme échappa des mains de la jeune femme et tomba sur le sol avec un bruit sec. Ses jambes se dérobèrent complètement. Marc la rattrapa d’un bras, la serrant contre lui et son fils dans une étreinte désespérée. Sarah enfouit son visage ensanglanté dans le creux de son cou, éclatant en sanglots violents, libérant enfin toute l’angoisse et la douleur qui l’avaient paralysée.
— C’est fini, murmura Marc, la voix brisée par une tristesse infinie et un soulagement écrasant. C’est fini, mon amour. Je vous tiens. Je vous tiens tous les deux.
Les gyrophares bleus de la police et des secours commencèrent à balayer les façades des maisons voisines à travers les stores vénitiens, déchirant l’obscurité de la banlieue bourgeoise. Marc ne bougea pas. Il resta là, debout au milieu des décombres de sa famille déchue, formant avec son corps ensanglanté un rempart désormais infranchissable pour protéger les seuls êtres qui comptaient encore. Le cordon ombilical toxique qui l’avait rattaché à son passé venait d’être tranché dans le sang et la fureur, mais au cœur de cette nuit d’horreur, une nouvelle vie, libérée de ses chaînes, venait véritablement de commencer.