Hélène poussa un cri suraigu, mi-douleur, mi-fureur, mais refusa d’ouvrir les doigts. De sa main libre, elle planta ses ongles longs et jaunis dans les yeux de son fils. Marc ferma les paupières juste à temps ; les griffes lui taillèrent la joue, de la pommette jusqu’à la mâchoire. Poussé à bout, sentant le danger de mort imminent pour son enfant et sa femme, Marc pivota sur ses talons et envoya un coup de coude dévastateur dans l’épaule de sa mère, tout en balayant ses jambes d’un croc-en-jambe sec.

La vieille femme perdit l’équilibre et s’écroula lourdement sur le côté. Le couteau lui échappa enfin des doigts et glissa sous le berceau avec un tintement métallique lugubre.

Sans perdre une seconde, Marc se retourna, glissa ses bras sous le corps brisé de Sarah et la souleva avec précaution.

— Marc… Léo…, gémit-elle, sa tête reposant lourdement contre son épaule ensanglantée.

— Je reviens le chercher, je te mets d’abord en sécurité, chuchota-t-il, franchissant la porte de la chambre à grandes enjambées.

Il traversa le couloir sombre à la hâte, descendit l’escalier grinçant et déposa Sarah sur la banquette en cuir de l’entrée. Il attrapa un torchon propre sur la console pour le plaquer contre sa tempe qui saignait abondamment.

— Reste là, ne bouge pas. Verrouille la porte d’entrée derrière moi si jamais elle descend.

— Ne la laisse pas le toucher… supplia Sarah d’une voix presque inaudible, ses yeux embués de larmes et de terreur. Ne la laisse pas…

— Jamais, promit-il, la mâchoire serrée.

Il remonta l’escalier quatre à quatre. Chaque marche résonnait comme un glas dans sa tête. À l’étage, les cris de Léo s’étaient tus brusquement.

Ce silence soudain fut mille fois plus terrifiant que n’importe quelle clameur.

Marc sentit son cœur s’arrêter net. La terreur lui coupa le souffle. Il s’élança dans le couloir, les semelles crissant sur le plancher, et jaillit dans l’embrasure de la porte de la chambre d’enfant.

Hélène n’était plus au sol.

Elle se tenait debout près de la fenêtre battue par les trombes d’eau, tenant le nouveau-né dans ses bras. Elle l’avait soulevé sans ménagement ; la tête du bébé pendait dangereusement en arrière, maintenue maladroitement par des doigts crispés. Léo ne pleurait plus parce qu’un pan de la couverture lui recouvrait hermétiquement le nez et la bouche, étouffant ses gémissements sous la pression implacable de la main de la grand-mère.

— Pose-le, murmura Marc, et cette fois, il n’y avait plus de colère dans sa voix, seulement une supplication désespérée, nue, terrifiante. Maman… s’il te plaît. C’est un bébé. C’est ton petit-fils.

Hélène s’approcha lentement du châssis de la fenêtre. De sa main libre, elle déverrouilla l’espagnolette d’un geste sec. Une bourrasque de vent glacial s’engouffra dans la pièce, faisant voltiger les rideaux blancs et projetant des gouttes de pluie glacée sur le visage pâle de l’enfant. En contrebas, deux étages plus bas, s’étendaient les dalles en granit de la terrasse arrière, dures et impitoyables dans l’obscurité.

— Mon petit-fils ? ricana-t-elle avec une voix venue d’outre-tombe. Rien de ce qui sort de cette femme ne m’appartient. C’est une abomination. Un parasite qui s’est nourri de ta faiblesse. Tu préférais me voir seule, abandonnée dans ce vieux manoir pourri, pendant que vous jouiez à la famille parfaite ? Tu as cru que j’allais te laisser partir ?

— Je ne t’ai jamais abandonnée ! cria Marc, avançant d’un pas millimétré, jaugeant la distance qui le séparait d’elle. Trois mètres. C’était trop loin pour bondir sans qu’elle ait le temps d’ouvrir les bras et de lâcher l’enfant dans le vide. Je t’ai logée ici. Nous t’avons accueillie sous notre toit !

— Par pitié ! cracha-t-elle, son visage se déformant sous un masque de mépris absolu. Pour surveiller ma déchéance ! Mais tu as oublié qui t’a appris à marcher, Marc. Tu as oublié qui t’a nourri. Si je ne peux pas t’avoir pour moi seule, personne ne t’aura. Ni elle, ni cette larve.

Elle fit basculer le corps du nourrisson vers l’extérieur. Le bébé commença à glisser à travers l’ouverture de la fenêtre.

À cet instant précis, le temps sembla se dilater. Marc comprit que la négociation était morte. Il vit le reflet de la folie pure dans les yeux d’Hélène. Il n’y avait aucune humanité à laquelle faire appel, aucun vestige d’amour maternel. Rien qu’une bête blessée, possessive et destructrice, prête à tout réduire en cendres pour ne pas perdre son emprise.

Marc ne chercha pas à parler. Il fixa le regard d’Hélène, plongeant délibérément ses yeux dans les siens pour capter son attention une fraction de seconde de plus.

— Tu as raison, maman, dit-il calmement, d’une voix blanche qui contrastait étrangement avec le chaos ambiant. C’est de ma faute.

Hélène marqua une hésitation, surprise par cette capitulation soudaine. Ses doigts se resserrèrent imperceptiblement sur la couverture de Léo, retenant le bébé au bord du gouffre.

— Tu vois… tu le reconnais enfin…, susurra-t-elle avec une pointe de triomphe malsain.

Cette demi-seconde d’hésitation fut tout ce dont Marc avait besoin.

Il plongea. Non pas debout, mais en rasant le sol, propulsant sa masse corporelle avec toute la puissance de ses jambes d’ancien athlète. Il ne chercha pas à saisir le bébé directement — le risque de le faire tomber dans la lutte était trop grand. Il percuta violemment les genoux d’Hélène de tout son poids.

L’impact fut brutal. Les articulations de la vieille femme craquèrent sous le choc. Elle bascula en arrière, vers l’intérieur de la pièce, son dos s’écrasant contre la commode. Le bébé lui échappa des mains dans la chute.

Dans un réflexe désespéré, Marc tendit les deux bras en l’air, ignorant la douleur fulgurante dans son épaule démise par la violence du plaquage. Ses mains calleuses rattrapèrent l’amas de tissu étoilé à quelques centimètres seulement du plancher en chêne.

L’enfant était sauf.