Les bruits de pas montaient l’escalier avec une lenteur méthodique. Un pas traînant, asymétrique. Le bruit régulier d’une canne anglaise heurtant les marches en chêne ciré.
Ce n’était pas la police. Les policiers montent vite, s’annoncent d’une voix forte, allument les plafonniers.
Cette personne-là progressait dans le noir total, sans hésitation, comme quelqu’un qui connaît chaque millimètre carré de la bâtisse.
La silhouette apparut dans l’encadrement de la porte de la chambre parentale.
C’était Lena.
Son bras gauche était immobilisé par un plâtre blanc rigide maintenu dans une écharpe de toile noire, mais sa main droite serrait la poignée d’une béquille d’aluminium. Elle avait quitté l’hôpital. Elle s’était fait la malle ou avait signé une décharge médicale contre l’avis des soignants. Elle portait encore le pantalon de jogging gris et les chaussons d’intérieur de la clinique, mais un grand cabas de toile pendait à son épaule valide.
Elle ne cherchait pas de lumière. Elle avança droit vers l’armoire-dressing, posa sa béquille contre le chambranle et plongea son bras droit au fond du rayonnage, sous la pile de pulls en cachemire.
Ses doigts ne rencontrèrent que le vide.
Pendant trois secondes interminables, elle ne bougea pas. Sa respiration était lente, parfaitement cadencée, sans le moindre souffle d’affolement.
« Je sais que tu es là, Evan », dit-elle dans la pièce sombre. Sa voix avait la douceur d’une berceuse chuchotée au crépuscule. « Tu n’as jamais su refermer une porte sans la faire grincer. C’est le loquet de la buanderie, n’est-ce pas ? Tu l’as encore forcé. »
Evan sortit de l’ombre en se redressant lentement. La boîte en fer pesait comme un bloc de plomb contre ses côtes.
« Tu as détruit la vie de deux hommes avant moi », dit-il, la gorge nouée mais le regard ancré dans le sien. « David Vidal a fait deux ans aux Baumettes pour ce que tu as fait subir à son fils. Tu as changé de nom trois fois. Comment tu as fait pour les registres de naissance ? »
Lena tourna la tête vers lui. La faible clarté venue de la fenêtre découpait son profil parfait. Elle ne montrait aucune surprise, aucune honte, aucun effroi. Elle avait ce même détachement clinique qu’elle arborait lorsqu’elle expliquait à un technicien stagiaire pourquoi une série d’échantillons sanguins devait être éliminée pour contamination croisée.
« Les registres civils sont mal interconnectés quand on sait quelles failles exploiter dans les déclarations de naissance à domicile », répondit-elle d’un ton presque pédagogique. « Tu ne comprends rien à ce qui se joue ici, Evan. Tu n’es qu’un exécutant. Un pompier. Un homme qui éteint des feux visibles parce qu’il est incapable d’imaginer ce qui brûle en profondeur. »
« Tu as failli tuer notre fils. Tu lui as fait avaler une masse de sucre pour qu’elle gonfle dans sa trachée au contact de la salive. C’était calculé. Tu savais que l’éponge de gâteau ne laisserait pas de traces toxiques au premier examen. Tu voulais qu’on croie à un accident domestique causé par mon inattention, ou me pousser à bout pour que je te frappe devant témoin. »
Elle esquissa un sourire imperceptible. L’exacte réplique de celui qu’elle affichait quand Théo étouffait dans sa chaise haute.
« La police est déjà en route, Evan. »
Elle sortit de la poche ventrale de son sweat-shirt un boîtier noir muni d’un bouton d’urgence rouge, semblable à ceux que portent les personnes âgées dépendantes. La diode clignotait au vert fixe.
« Tu as violé ton contrôle judiciaire. Tu es entré par effraction dans un domicile placé sous scellés. Tu m’as suivie depuis l’hôpital. Tu m’as coincée dans cette chambre alors que je venais chercher des vêtements de rechange avec l’autorisation exceptionnelle de mon médecin de garde. À ton avis, quand la détective Vega va monter ces marches et te trouver au-dessus de moi avec ton dossier volé… qui sera le monstre ? »
« Tu as oublié un détail, Lena. »
Evan ne recula pas. Il posa la boîte de biscuits sur la commode et sortit son propre téléphone portable de sa veste.
L’écran était allumé depuis son entrée dans la pièce. L’icône de communication était active.
« La communication est ouverte avec le poste central de commandement des sapeurs-pompiers depuis vingt-cinq minutes », dit-il d’une voix sourde. « L’enregistrement des fréquences de crise est automatique, horodaté et immédiatement versé au parquet général en cas d’intervention impliquant un agent sous serment. Le standardiste a basculé l’appel sur le bureau de Vega il y a six minutes, quand tu as commencé à parler des registres civils et des failles d’état civil. »
Le visage de Lena perdit pour la première fois son immobilité de marbre. Ses sourcils se rejoignirent, formant un pli minuscule entre ses deux yeux froids.
« Tu mens. »
« Tu as l’habitude des flics de quartier et des juges aux affaires familiales surchargés qui classent les dossiers en quarante-huit heures sur la base d’un certificat d’incapacité totale de travail », continua Evan en avançant d’un pas vers elle. « Mais chez nous, à la brigade, quand un gars plonge, on vérifie toujours la ligne de vie. Les gars de la garde ne t’ont pas lâchée d’une semelle depuis que tu as quitté Saint-Camille en taxi clandestin. Ils t’ont suivie depuis le parking de l’hôpital. C’est eux qui ont prévenu Vega que tu venais ici purger tes archives. »
Au dehors, deux coups de sirène brefs et stridents déchirèrent la brume matinale, suivis immédiatement par le crissement de pneumatiques lourds sur le gravier de l’allée.
Lena ne cria pas. Elle ne tenta pas de fuir vers l’escalier.
Dans un réflexe foudroyant, d’une rapidité stupéfiante pour une femme dont l’avant-bras gauche était brisé, elle attrapa la canne d’aluminium par son embout de caoutchouc et la projeta de toutes ses forces contre la commode en verre, faisant voler en éclats le miroir qui surplombait le meuble. Des débris tranchants s’éparpillèrent sur le parquet. Elle ramassa un fragment de glace long de vingt centimètres avec sa main valide et porta la pointe directement contre sa propre carotide.