« En sauvant mon gamin de l’étouffement mécanique ! Vous avez vu les photos de sa trachée ? »

À deux heures du matin, la porte de la pièce s’ouvrit sur un homme mince aux cheveux gris coupés ras, portant une veste de tweed trop large pour lui et une serviette en cuir usée. Maître Paul Vaneau, l’avocat désigné d’office qui avait déjà défendu plusieurs collègues d’Evan lors d’accidents de la route en intervention.

Vaneau posa sa main sur l’épaule du pompier et regarda l’inspectrice avec une moue désabusée.

« L’ordonnance de placement provisoire vient de tomber, Marisol. Le juge pour enfants a signé il y a vingt minutes. L’enfant est confié à l’Aide Sociale à l’Enfance dès sa sortie d’hospitalisation. Mon client est sous le coup d’une interdiction formelle de contact avec sa femme et son fils jusqu’à l’audience préliminaire de mise en examen. Vous avez de quoi le placer en garde à vue formelle avec mandat de dépôt, ou vous le laissez sortir sous contrôle judiciaire ? »

Vega referma lentement son stylo à bille. Son regard n’était plus tout à fait aussi dur qu’au début de la nuit. Elle avait sans doute reçu les premiers retours des analyses de la brigade des mineurs : les hématomes sur les gencives de Théo ne dataient pas de quelques minutes avant l’appel d’urgence, mais de plusieurs semaines consécutives. Pourtant, le code de procédure pénale était inflexible sur les flagrants délits de violences conjugales avec arme.

« Vous rentrez chez vous, Mercer. Pas à votre domicile conjugal : l’accès vous en est interdit par mesure conservatoire. Allez dormir à la caserne ou à l’hôtel. Si vous approchez à moins de deux cents mètres de l’hôpital ou du pavillon avant que le magistrat instructeur ne vous convoque, je vous boucle personnellement. Et croyez-moi, les juges n’aiment pas les pères qui jouent les justiciers au milieu de la nuit. »

Evan quitta le commissariat dans le petit matin livide. L’air d’octobre sentait la feuille morte détrempée et les gaz d’échappement froids. Il n’avait plus de clés de voiture, son véhicule étant sous scellés pour inventaire technique sur le parking de son domicile. Il marcha trois kilomètres sous une pluie fine qui ne parvenait pas à laver l’odeur entêtante d’essence de vanille synthétique imprégnée dans la laine de son pull.

Arrivé au foyer de la caserne des pompiers du secteur sud, ses collègues l’accueillirent dans un silence pesant. Pas de questions intrusives, pas de tapes dans le dos factices. Les gars savaient. La rumeur d’une intervention de police chez l’un des leurs circule plus vite qu’un feu de paille. Le lieutenant Miller lui tendit une clé de la chambre de passage du troisième étage et un café noir sans sucre dans un gobelet en carton gaufré.

« Tu te poses là-haut, Evan. Ne touche à rien. Laisse Vaneau faire son boulot. Si tu te pointes là-bas, tu te flingues tout seul. »

Evan monta les marches une à une. Dans la petite pièce étroite meublée d’un lit métallique d’appoint et d’une armoire vestiaire, il s’assit sur le matelas sans retirer ses bottes. Dès qu’il fermait les yeux, le silence sous les pleurs de Théo revenait résonner dans son crâne. Ce n’était pas un silence ordinaire : c’était le claquement sec d’un conduit qui se ferme, le bruit mou d’un corps minuscule qui cesse de lutter pour économiser ses dernières molécules d’oxygène.

Et puis, il y avait ce sourire.

Pourquoi Lena souriait-elle ?

Ce n’était pas le rictus d’une femme saisie d’un accès de démence furieuse. Lena n’était pas folle au sens clinique, spectaculaire du terme. Elle était méticuleuse, organisée, toujours maîtresse de ses intonations. Depuis son accouchement, elle tenait un carnet à spirales rouges sur la commode de la chambre. Un carnet où chaque tétée, chaque couche, chaque variation de température corporelle était notée avec une écriture fine, inclinée vers la droite, sans une seule rature.

« Tu vas le regretter. »

Cette phrase, prononcée pendant qu’elle tenait son bras cassé contre son flanc, n’était pas un cri de colère spontané. C’était une promesse administrative. Une femme capable d’élaborer une telle vengeance ne laissait rien au hasard. Tout ce qu’elle faisait avait une justification écrite, un précédent documentaire, une trace opposable devant un tribunal.

Evan bondit du lit. Une pensée venait de le frapper au plexus avec la force d’un retour de flamme.

Le carnet rouge.

Quand les policiers avaient gelé la scène de crime, ils s’étaient concentrés sur la cuisine : la poêle, les éclaboussures de sang de Lena, le gâteau écrasé sur le carrelage et sur la chaise haute. Ils n’avaient pas perquisitionné la chambre parentale à l’étage pour un simple appel de violences domestiques intrafamiliales. Or, ce carnet ne contenait pas seulement des heures de repas. Lena y inscrivait tout ce qu’elle administrait au petit. Y compris les compléments, les sirops, les solutions de réhydratation.

Evan savait qu’il n’avait pas le droit d’y aller. C’était une violation flagrante de son contrôle judiciaire. Dix ans de réclusion criminelle planaient au-dessus de sa tête s’il était surpris en train d’altérer des éléments matériels. Mais si ce carnet disparaissait — si Lena envoyait sa mère ou son avocat récupérer ses affaires personnelles avant que la brigade des mineurs n’étende ses investigations —, il ne resterait que sa parole de mari violent contre le témoignage d’une mère mutilée.

Il attendit onze heures du matin, l’heure à laquelle l’équipe de relève prenait son service et où le standard était saturé d’appels pour les secours d’urgence. Il descendit par l’escalier de secours extérieur, traversa la cour arrière et sauta dans la camionnette de servitude d’un ami artisan garée dans la ruelle adjacente.

La banlieue pavillonnaire où ils avaient acheté leur maison trois ans plus tôt semblait déserte sous la bruine persistante. Des haies de thuyas taillées au cordeau masquaient les entrées. Le ruban jaune de la police municipale barrait le portillon d’accès, flottant tristement sous le vent d’automne. La porte d’entrée portait encore l’empreinte de la cire rouge du scellé apposé sur la serrure.