Evan ne toucha pas à la porte principale. Il contourna le pavillon par le terrain vague contigu, se glissant sous les buissons d’épine-vinette jusqu’à la buanderie du sous-sol. Là, il connaissait un soupirail dont le loquet intérieur sautait quand on exerçait une pression sèche sur le coin inférieur gauche du cadre d’aluminium. Il glissa la lame de son couteau suisse, poussa, et se laissa glisser dans l’obscurité fraîche qui sentait la lessive en poudre et le béton humide.
Il retint sa respiration pendant deux minutes complètes, écoutant les craquements de la structure en bois au-dessus de lui. Le silence était total, seulement troublé par le ronronnement régulier du congélateur coffre.
Pieds nus pour ne laisser aucune trace de semelle crantée, il monta les marches en bois jusqu’à la cuisine.
Le spectacle était insoutenable. L’odeur avait tourné. La crème au beurre, exposée à la température ambiante de la pièce restée chauffée à vingt-trois degrés, avait commencé à rancir, mêlant son relent d’acide butyrique à l’odeur métallique du sang séché près du pied de la table. La poêle en fonte gisait toujours sur le carrelage, entourée d’un trait de craie blanche épaisse. Une traînée sombre marquait l’endroit exact où la tête de Lena avait heurté la plinthe lors de sa chute.
Evan détourna le regard, le cœur battant à tout rompre dans ses tempes, et monta à l’étage.
La chambre d’enfant était plongée dans une pénombre bleutée. Les étoiles phosphorescentes collées au plafond brillaient d’une lueur mourante. Le berceau était vide, le drap-housse tiré, un petit doudou en forme de renard abandonné dans un coin. Une vague d’angoisse si violente le submergea qu’il dut s’appuyer contre le montant de la porte pour ne pas s’effondrer sur les genoux.
« Je vais te sortir de là, bonhomme », souffla-t-il dans le vide. « Je te le promets. »
Il entra dans la chambre parentale. Sur la commode en chêne massif, le carnet rouge n’était plus là.
À sa place ne restait qu’un cercle de poussière marquant son emplacement habituel.
Evan sentit un frisson glacial lui parcourir l’échine. Qui l’avait pris ? La police ? Impossible, Vega lui avait dit qu’ils n’avaient inspecté que le rez-de-chaussée pour les constatations matérielles directes. Lena ? Elle était sous sédatifs et plâtrée au service d’orthopédie de l’hôpital Saint-Camille.
Il commença à fouiller méthodiquement. Les tiroirs de la table de chevet : rien, à part des boîtes de comprimés d’acide folique périmés et des magazines de puériculture sur lesquels des articles entiers avaient été surlignés au feutre jaune fluo. « Le refus alimentaire : caprice développemental ou pathologie de l’opposition ? » « L’autorité parentale face à l’anorexie du nourrisson. »
Puis il remarqua l’armoire-dressing. La porte du fond, celle où Lena rangeait ses tailleurs de travail et ses dossiers d’archives professionnelles, était restée entrouverte d’un centimètre. Une bande de ruban adhésif d’emballage marron dépassait sous une pile de pulls en cachemire.
Evan plongea la main au fond du rayonnage. Ses doigts heurtèrent une boîte en fer-blanc, une ancienne boîte de biscuits métallisée dont le fermoir avait été scellé avec du gros scotch d’électricien.
D’un coup d’ongle nerveux, il déchira le plastique.
À l’intérieur, il n’y avait pas le carnet rouge. Il y avait pire.
Cinq téléphones portables prépayés d’ancienne génération, éteints, étiquetés avec des petits morceaux de papier collant portant des initiales et des dates : « C.M. – 2019 », « S.V. – 2021 », « D.L. – 2023 ». Et, posé en dessous, un classeur cartonnée contenant des dizaines de fiches d’hospitalisation imprimées sur du papier à en-tête de plusieurs cliniques privées situées dans d’autres départements, à des centaines de kilomètres d’ici.
Evan ouvrit la première pochette plastique, les mains tremblantes au point de faire claquer les feuilles entre elles.
Le nom du patient sur le premier dossier n’était pas Mercer. C’était Clara Morel, six mois. Motif d’admission : arrêts respiratoires inexpliqués, dysphagie sévère d’origine indéterminée, ecchymoses faciales multiples attribuées par la mère à des chutes répétées dans le berceau. Nom de la mère déclarée : Hélène Vasseur.
La photo d’identité agrafée au dossier médical montrait Lena. Une Lena plus jeune, les cheveux teints en brun foncé, mais avec ce même regard fixe, sans paupières, cette même symétrie parfaite du visage qui ne laissait transparaître aucun battement d’émotion humaine.
Le dossier suivant concernait un petit garçon, Samuel Vidal, onze mois. Diagnostic d’admission : fausse-route massive causée par ingestion d’aliments solides inadaptés, sténose œsophagienne traumatique. L’enfant avait survécu de justesse après une trachéotomie d’urgence. La mère avait disparu de la région avant que le parquet n’ordonne une expertise psychiatrique complète, abandonnant l’enfant aux services sociaux après avoir déposé une plainte formelle pour violences contre son concubin de l’époque. Un certain David Vidal, condamné par défaut à trois ans d’emprisonnement pour coups et blessures sur mineur de quinze ans par ascendant.
Le syndrome de Münchhausen par procuration dans sa forme la plus méthodique, la plus destructrice et la plus perverse : le syndrome d’étouffement provoqué doublé d’une destruction judiciaire systématique du géniteur.
Lena ne cherchait pas simplement à nourrir de force un enfant récalcitrant. Elle mettait en scène, avec la précision d’une technicienne de laboratoire rompue aux protocoles de toxicologie et d’anatomie, des situations d’urgence létale pour se poser en victime absolue et envoyer ses compagnons successifs derrière les barreaux dès qu’ils tentaient d’intervenir physiquement pour briser le cycle.
Théo n’était pas son premier essai. Il était sa troisième tentative d’exécution programmée.
Un grincement sec retentit au rez-de-chaussée.
Evan figea tout mouvement. Le bruit métallique venait de la porte de service de la cuisine. Quelqu’un venait d’ouvrir le panneau battant donnant sur le jardin.
Il referma la boîte de biscuits en limitant le froissement du papier, la serra contre sa poitrine sous son manteau, et s’accroupit dans l’espace étroit ménagé entre le lit et la cloison. Par la fente de la porte de la chambre, il aperçut la lueur d’une lampe torche balayer le palier supérieur.