Vers deux heures du matin, assise dans le bureau vitré de Marc Valadier devant une tasse de café tiède, j’ai assisté à la délivrance des mandats. Le procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nancy, alerté par l’enregistrement audio limpide et accablant où Adrien refusait explicitement de rallumer le chauffage pour « faire des économies » tout en sachant son père paralysé, a immédiatement ouvert une information judiciaire pour tentative de meurtre sur ascendant et non-assistance à personne en péril, assortie de réquisitions pour abus de faiblesse et escroquerie en bande organisée.
« Le bateau fait escale technique à Ajaccio dimanche matin à sept heures avant de gagner l’Italie », a précisé Valadier en consultant l’écran de son terminal. « J’ai déjà contacté la gendarmerie maritime et la brigade de recherche locale. Le procureur d’Ajaccio a été saisi par voie de commission rogatoire. Ils ne termineront pas leur croisière, Léa. »
« Et Gabriel ? » ai-je demandé, la gorge serrée.
« Il s’est stabilisé. La réhydratation fonctionne. Mais son état reste extrêmement précaire. Tu devrais aller à son chevet. »
J’ai passé le reste de la nuit et l’intégralité de la journée de samedi dans le fauteuil de la chambre de réanimation du CHRU. Gabriel semblait si petit au milieu de ce réseau de tubulures transparentes, le visage encore parcheminé, mais ses lèvres avaient retrouvé une teinte rosée. Vers le milieu de l’après-midi, il a entrouvert les yeux.
Son regard a cherché le mien à travers la clarté artificielle de la pièce.
« Léa… » a-t-il soufflé, la voix rauque.
« Reste calme, Gabriel. Je suis là. Tu es en sécurité à l’hôpital de Nancy. Ils ne te feront plus jamais de mal. »
Une larme solitaire a coulé le long de sa joue ridée, disparaissant dans les plis de son pansement au cou. « J’ai eu tellement froid, ma petite… tellement froid dans le noir… Je me disais que j’avais combattu pour la France sur des théâtres d’opérations impossibles, et que j’allais crever comme un chien abandonné dans mon propre salon… par la chair de ma propre chair. »
J’ai pris sa main calleuse dans les miennes et j’ai exercé une pression ferme, fraternelle.
« Vous êtes un fusilier marin, Gabriel. Et moi je suis sergente. On ne laisse personne derrière. Tout est entre les mains de la justice maintenant. Les officiers de police ont tout récupéré : vos enregistrements, vos écrits, tout. »
Un faible sourire a étiré les commissures de ses lèvres desséchées. « Dans le coffre… à la banque de France de Metz… mon notaire, Maître Chardin… a mon testament authentique rédigé il y a six mois… J’avais compris leur manège… Mais j’espérais encore me tromper… Le cœur d’un père est parfois bien lâche, Léa. »
« Vous avez été lucide, Gabriel. C’est tout ce qui compte. Maintenant, reposez-vous. »
Le dimanche matin, à six heures quarante-cinq, le piège s’est refermé sur les deux fuyards.
Le luxueux paquebot Le Bellissima a accosté au port de commerce d’Ajaccio sous un ciel d’automne balayé par les embruns. Sur le pont supérieur, les passagers commençaient à descendre pour profiter de la première excursion sur l’île de Beauté. Parmi eux, Mireille Delmas, vêtue de son manteau de vison synthétique et de ses lunettes de soleil de marque, marchait d’un pas assuré au bras d’Adrien, qui portait un polo neuf et un chapeau de paille acheté à la boutique du bord.
Ils souriaient, détendus, certains d’avoir réussi leur coup parfait. Pour eux, le week-end touchait à sa fin logique : même si Léa avait découvert le corps le dimanche matin, ils prévoyaient d’arriver à Marseille le lendemain en feignant la surprise, l’effondrement émotionnel et la douleur de la perte soudaine.
Mais au bas de la passerelle d’embarquement ne les attendaient pas les guides touristiques avec leurs pancartes colorées.
Huit militaires de la gendarmerie maritime, accompagnés de deux inspecteurs en civil de la brigade de recherches, bloquaient l’issue. Les armes de poing étaient apparentes aux ceintures, les visages fermés sous les casquettes bleu marine.
« Madame Mireille Delmas ? Monsieur Adrien Delmas ? » a lancé l’adjudant-chef en avançant d’un pas mesuré.
Mireille s’est immédiatement redressée, prenant cet air hautain et offusqué qui lui servait de bouclier social depuis quarante ans.
« Qu’est-ce que cela signifie ? Vous faites erreur, nous sommes des passagers VIP en escale d’agrément. Laissez-nous passer immédiatement, nous avons un bus privé réservé pour les îles Sanguinaires ! »
« Madame, Monsieur », a poursuivi l’officier d’une voix monocorde qui a résonné distinctement devant les centaines de touristes médusés, « en vertu d’un mandat d’amener délivré par le juge d’instruction près le tribunal judiciaire de Nancy, vous êtes placés en état d’arrestation sous les chefs de tentative d’assassinat sur personne vulnérable, non-assistance à personne en péril, abus de confiance et escroquerie. Veuillez vous retourner et mettre vos mains dans le dos. »
Le teint d’Adrien est passé instantanément du bronzé au blanc cadavérique.
« Mais… non ! C’est impossible ! Il y a une erreur ! C’est mon père ! Il est malade, il est chez lui avec ma femme ! Léa est avec lui ! »
« Vos déclarations seront recueillies dans le cadre de votre garde à vue, Monsieur. Vos téléphones et vos bagages sont saisis à bord de la cabine numéro 842. »
Sous les regards horrifiés des autres croisiéristes qui ont dégainé leurs téléphones portables pour filmer la scène, les cliquetis des menottes en acier ont retenti sur les poignets d’Adrien et de sa mère. Mireille a poussé un glapissement d’orfraie, essayant de se débattre tandis que deux gendarmes la maintenaient fermement par les coudes pour l’escorter sans ménagement vers le fourgon cellulaire stationné sur le quai d’embarquement.
Adrien a tenté un dernier geste désespéré, criant vers les officiers : « Appelez ma femme ! Appelez Léa Delmas ! C’est elle qui est responsable ! C’est elle la militaire, c’est elle qui devait s’occuper de la maison ! »