Katharina regarda son prétendu père, puis sa grand-mère monstrueuse, et enfin le vieil intendant qui se tenait immobile près de la porte sombre.

Elle comprit alors que personne ne viendrait la sauver de l’extérieur. Le manoir était un monde clos, une île de ténèbres où le passé refusait de mourir tant qu’une dette de sang n’était pas réglée. La blessure à sa gorge ne saignait plus, mais elle brûlait comme un avertissement.

« Montrez-moi », dit Katharina à Karl d’une voix étonnamment ferme, qui fit taire les gémissements de Victor.

« N’y va pas ! » supplia Victor en tendant une main tremblante. « Katharina, tu ne sais pas ce que tu fais. Si tu descends là-bas, tu ne pourras plus jamais faire marche arrière. Tu redeviendras une Baum. Tu hériteras de la haine, du mépris du monde entier, de la honte de ce que nos ancêtres ont bâti. Reste ici. Laisse-moi détruire les papiers. Nous quitterons cet endroit ensemble, je te donnerai tout ce que je possède, nous irons loin d’ici… »

« Vous n’avez rien à me donner, Victor », répondit-elle froidement, le prénom sonnant comme une sentence irrévocable. « Vous m’avez déjà tout pris le jour où vous avez laissé cette femme décider de mon sort. Vous avez choisi le silence pour sauver votre confort. Je ne ferai pas la même erreur. »

Elle contourna les flaques du breuvage maudit et marcha vers la porte dérobée.

Hélène tenta de lui barrer le chemin, levant sa canne pour frapper. Mais Karl fit un pas de côté avec une vivacité surprenante pour son grand âge, saisissant le bois verni de l’arme improvisée d’une poigne d’acier.

« Assez, Madame », lâcha le vieux serviteur avec une fermeté calme mais implacable. « Vos ordres n’ont plus cours ici. »

Katharina s’engagea dans le passage.

L’escalier descendait en colimaçon, taillé à même la roche mère sur laquelle reposaient les fondations du domaine. L’air y était saturé d’humidité et d’une fraîcheur presque hivernale. À chaque marche, le silence devenait plus dense, étouffant les éclats de voix hystériques d’Hélène qui continuaient de résonner dans le foyer supérieur. Karl fermait la marche, portant une vieille lampe-tempête à pétrole dont la mèche crépitante projetait des ombres vacillantes sur les parois suintantes.

Au bas des marches, ils débouchèrent dans une vaste salle voûtée de style gothique tardif. Des piliers trapus soutenaient un plafond bas où s’entrecroisaient de lourdes nervures de grès.

Mais ce n’était pas une cave à vin ni un simple cellier.

Au centre de la pièce, éclairée par une rangée de projecteurs industriels branchés sur une ligne de fortune, s’étalait une véritable galerie de trésors volés. Des toiles de maîtres sans cadre, empilées avec un soin presque religieux contre les murs ; des caisses en bois massif frappées des aigles de l’ancien régime, portant des scellés militaires jaunis ; des coffres ouverts laissant entrevoir des services d’argenterie rituelle juive, des ménorahs ciselées, des calices anciens dont l’or terne ne demandait qu’à refléter la lumière.

Et au milieu de tout cela, sur une table métallique d’une modernité anachronique et chirurgicale, reposait un cercueil de chêne clair, fermé, dépourvu de tout ornement religieux, sur lequel était simplement posée une rose blanche séchée par les décennies.

Katharina s’arrêta net. Son cœur battait si fort dans ses tempes qu’elle craignait de défaillir.

« C’est elle ? » murmura-t-elle, les larmes lui brouillant soudain la vue.

Karl hocha la tête avec gravité.

« Marianne. Elle a refusé de se taire quand elle a découvert cette crypte. Elle voulait tout dénoncer aux autorités, rendre chaque toile, chaque pièce aux descendants des familles disparues. Madame Hélène ne pouvait pas le tolérer. Une nuit… une dispute a éclaté. Madame l’a poussée dans cet escalier. Votre mère s’est brisé la nuque contre la roche. »

Le vieil homme s’approcha de la table, posant sa main caleuse sur le bois du cercueil.

« Victor a tout vu. Il était là. Au lieu d’appeler les secours ou la police, il a cédé à la terreur de sa mère. Ils l’ont descendue ici. Ils m’ont ordonné de couler une chape de béton pour sceller la crypte à jamais. Mais je n’ai pas pu. J’ai aimé cette enfant comme si elle était la mienne. J’ai placé son corps dans ce cercueil, j’ai conservé les registres, les aveux dactylographiés d’Hélène qu’elle avait elle-même rédigés à l’époque pour faire chanter ses anciens complices, et j’ai attendu. J’ai attendu que vous soyez en âge de porter ce fardeau. »

Un bruit de pas précipités se fit entendre dans l’escalier.

Victor apparut, la mallette ouverte pendant à son bras, les feuilles de papier s’échappant de ses doigts. Derrière lui, claudiquant péniblement, le visage tordu par l’effort et la haine, Hélène descendait les marches une à une, soutenue par une rage surnaturelle.

« C’est ici que tout se termine ! » cracha la vieille femme en atteignant le bas de la rampe, s’appuyant lourdement contre un pilier. « Tu as vu, Katharina ? Tu as vu ce que nous sommes ? Ce trésor représente plus de cent millions d’euros. C’est l’héritage des Baum. La justice ne sait rien. Le monde l’a oublié depuis soixante-dix ans ! »

Elle fit quelques pas hésitants vers la jeune femme, le regard suppliant désormais, adoptant un ton mielleux d’une perversité absolue.

« Tu es mon unique descendante directe. Victor n’a jamais eu le courage de régner sur ce domaine. Mais toi… tu as mon sang. Prends cet héritage. Signe l’acte de renonciation aux poursuites que ton père a préparé dans cette mallette. Brûle le journal de ta mère. En échange, tout ceci t’appartient. Tu seras l’une des femmes les plus puissantes de ce pays. Tu pourras restaurer ce manoir, créer des fondations, racheter tes péchés comme bon te semble ! Mais ne nous détruis pas. Ne te détruis pas ! »

Katharina se tourna vers Victor.

L’homme était prostré, le regard fixé sur le cercueil de la femme qu’il avait trahie.