Un frisson glacial parcourut l’échine de Katharina. L’idée qu’on veuille lui voler son esprit, sa propre identité, était mille fois plus terrifiante que la perspective d’une mort rapide.
« Et vous ? » répliqua-t-elle en fixant l’homme en costume gris. « Quel est votre rôle dans cette monstruosité ? »
Victor ouvrit la bouche pour répondre, mais Hélène frappa violemment le sol de sa canne.
« Il est ton père biologique, imbécile ! » cria-t-elle avec une cruauté jubilatoire. « Et moi, je suis ta grand-mère. La femme qui a financé ton exil pour t’éviter de pourrir ici comme ta mère ! »
L’air sembla se raréfier dans la pièce. Katharina sentit le sol se dérober sous ses pieds. Son père ? Cet homme tremblant, aux tempes grises, qui la regardait avec des yeux de chien battu ? Et cette créature venimeuse, sa grand-mère ?
« C’est faux… » balbutia Katharina, secouant la tête dans un geste d’incrédulité viscérale. « Mes parents sont morts. J’ai vu les certificats, j’ai vu… »
« Des faux ! » ricana la vieille femme. « Payés à prix d’or à une clinique complaisante de Fribourg. Victor était un jeune avocat ambitieux, et ta mère, Marianne, n’était qu’une simple archiviste que j’avais embauchée pour classer les documents du domaine. Ils ont commis l’erreur de tomber amoureux. Mais surtout, ils ont commis l’erreur de fouiller dans les fondations du manoir. »
Victor s’agenouilla près de sa mallette. Ses mains tremblaient tellement qu’il lui fallut trois tentatives pour composer la combinaison des serrures en laiton. Deux déclics secs retentirent. Il ouvrit le rabat de cuir, révélant des liasses de dossiers jaunis, des photographies sépia aux bords rongés par l’humidité et un petit carnet relié de cuir noir frappé d’un sceau héraldique représentant un cerf transpercé par une épée.
« Ta mère n’est pas morte dans un accident, Katharina », dit Victor d’une voix sourde, sans oser lever les yeux vers elle. « Marianne est morte ici. Dans la crypte qui s’étend sous cette galerie. Elle a découvert comment cette famille a bâti sa fortune dans les années 1940. Les spoliations, les transferts de biens d’orphelins juifs déportés, les œuvres d’art dissimulées, mais surtout… la trahison d’un réseau entier de résistants locaux livrés à la Gestapo pour sauver ce domaine et ses terres. »
« Tais-toi, misérable ! » vociféra Hélène, dont le visage se décomposait sous l’effet d’une rage sénile. « Tout ce qui a été fait l’a été pour préserver le nom des Baum ! Les gouvernements passent, les empires s’effondrent, mais la terre demeure ! Tu as profité de chaque mark, de chaque privilège que cette fortune t’a offerts pour tes études et ta carrière ! Tu es aussi coupable que moi ! »
« Oui, je suis coupable ! » hurla Victor en se redressant d’un bond, son visage empourpré par une douleur trop longtemps contenue. « J’ai fermé les yeux quand tu as fait enfermer Marianne ! J’ai accepté de fuir avec l’argent, j’ai accepté qu’on abandonne notre propre fille à des inconnus sous une fausse identité pour étouffer le scandale ! Mais je ne te laisserai pas détruire son esprit aujourd’hui ! »
Katharina écoutait ces révélations comme si elles concernaient une autre personne. Chaque mot était une massue qui s’abattait sur les certitudes rassurantes de son existence. Sa vie entière, ses études d’architecture, son goût pour les vieilles pierres et les structures oubliées… tout cela prenait racine dans une tragédie soigneusement camouflée par le sang et le mensonge.
Soudain, la porte dérobée au fond de la galerie s’ouvrit plus largement avec un grincement sinistre. Un courant d’air froid, chargé d’une odeur de poussière millénaire, de cire fondue et d’une pointe métallique indéfinissable, balaya le hall. Les flammes des bougies décoratives oscillèrent follement, projetant des ombres dansantes sur les tapisseries.
Dans l’obscurité de l’ouverture apparut une silhouette.
Katharina retint son souffle.
Ce n’était pas un fantôme, mais un homme très âgé, vêtu d’une blouse de travail grise, le dos courbé par un fardeau invisible. Dans sa main droite, il tenait un lourd trousseau de clés de fer. Son visage n’était qu’un réseau de rides profondes, mais son regard, fixé sur Katharina, était d’une lucidité féroce.
« Karl… » souffla Hélène, un soupçon de panique lézardant pour la première fois son masque d’autorité impitoyable. « Qu’as-tu fait ? Tu devais rester en bas ! »
Le vieil homme ne répondit pas à la châtelaine. Il s’avança avec lenteur mais assurance sur le marbre. Ses semelles épaisses faisaient crisser les bris de verre.
« Le temps est venu, Madame Baum », dit le vieil intendant d’une voix basse, pareille au roulement de cailloux sous la marée. « Vous m’avez payé pendant un demi-siècle pour garder les portes closes et effacer les traces. Mais vous avez oublié une chose : la pierre n’oublie jamais. Et la petite Marianne… elle attend depuis trop longtemps que justice lui soit rendue. »
Il se tourna vers Katharina et s’inclina avec une déférence surannée.
« Mademoiselle Katharina. Vous avez les yeux de votre mère. Exactement la même flamme. C’est moi qui ai tourné la clé. La crypte est ouverte. Tout est là-bas. Les preuves, les registres originaux que Madame croyait avoir brûlés, et… le repos de Marianne. »
« Ne l’écoute pas ! » cria Hélène, brandissant sa canne vers Karl. « C’est un dément ! Il a perdu la raison il y a des années ! Victor, prends cette mallette et jette-la au feu ! Si ces documents sortent de ce domaine, la justice fédérale saisira chaque centime, le manoir sera rasé, notre nom sera traîné dans la boue de l’Histoire, et toi, Victor, tu seras radié du barreau et finiras tes jours en prison pour complicité ! »
Victor baissa la tête. Ses épaules s’affaissèrent. L’avocat brillant, l’homme de loi respectable n’était plus qu’une marionnette désarticulée, écrasée par le dilemme qui rongeait son existence depuis vingt-neuf ans : préserver son statut et sa sécurité, ou expier sa faute en plongeant dans le gouffre de la vérité.