Mais Ruby était sur le toit, armée et désespérée. Si elle comprenait que Nolan avait échoué et que Julian arrivait pour la démasquer, elle n’hésiterait pas à faire exploser la carlingue ou à abattre son beau-fils dès sa sortie de l’appareil pour couvrir ses arrières.

Une nouvelle contraction, plus violente encore que les précédentes, plia Clara en deux. La douleur était une déchirure sauvage qui lui arracha un sanglot rauque. Elle sentit la tête de l’enfant appuyer contre son col. Le travail était entré dans sa phase active. Elle n’avait plus d’heures devant elle ; elle n’avait que des minutes.

« Pas maintenant… supplia-t-elle à haute voix, les larmes brouillant sa vue. Reste encore un peu, mon bébé. Aide maman à nous sauver tous les deux. »

Elle utilisa le terminal pour déverrouiller l’ascenseur de charge qui montait directement au toit pour les équipes d’entretien technique. Elle s’y traîna, claudiquant, son corps refusant presque de lui obéir. Chaque pas était une torture indescriptible, une bataille contre la gravité et contre son propre utérus qui se contractait avec une force implacable. Elle ramassa l’arme de Nolan à travers la trappe de sécurité du sas avant de monter dans la cabine de monte-charge.

La cabine s’éleva lentement vers le sommet du monde, grinçant sous le poids des câbles industriels. Clara s’assit contre la paroi métallique, l’arme posée sur ses genoux, respirant par petits à-coups rythmés pour maîtriser la panique qui menaçait de la submerger. Elle retira la sécurité du pistolet d’un geste sec. La jeune femme douce et effacée qui était entrée chez les Vance un an auparavant était morte sous le bureau d’acajou ; celle qui montait vers le toit était une mère transformée en prédateur.

Les portes du monte-charge s’ouvrirent directement sur le ciel nocturne.

Le vent d’altitude soufflait avec une violence glaciale à cette hauteur, fouettant sa robe trempée contre sa peau gelée. La ville en contrebas s’étendait comme une mer d’étincelles dorées et indifférentes. Sur la plateforme d’atterrissage surélevée, les lumières de balisage clignotaient en rouge et blanc. Le rugissement sourd des pales d’un hélicoptère fendait déjà l’air nocturne, déchirant les nuages bas.

Ruby était là, sa robe rouge sang tourbillonnant autour de ses chevilles sous le souffle puissant du rotor en approche. Elle ne tenait plus sa batte de baseball, mais un revolver chromé sorti de son sac à main de luxe. Elle s’était postée près de l’escalier d’accès à l’héliport, prête à faire feu sur quiconque descendrait de l’appareil.

« Ruby ! » cria Clara de toutes les forces qui lui restaient.

Le vent emporta une partie de sa voix, mais la matriarche sursauta et se retourna d’un bloc. Ses yeux s’écarquillèrent d’une stupeur mêlée d’effroi en voyant apparaître Clara. La jeune femme ressemblait à un spectre surgi des enfers : les cheveux collés par la sueur et le sang, le visage blême et maculé, sa robe blanche lacérée et ensanglantée, mais le regard brillant d’une détermination assassine, le canon de l’arme de Nolan braqué à deux mains vers la poitrine de sa belle-mère.

« Toi ?! éructa Ruby, sa voix couverte à demi par le vacarme assourdissant des moteurs de l’hélicoptère qui touchait les patins sur la croix centrale de l’héliport. Où est Nolan ?! »

« Nolan dort pour toujours au milieu des machines, répondit Clara en avançant d’un pas lent, chaque mouvement lui demandant un effort surhumain pour ne pas s’écrouler sous l’impact d’une contraction titanesque. Baisse ton arme, Ruby. Tout est fini. »

« Jamais ! hurla la mégère, son visage grimé perdant toute apparence humaine pour ne devenir qu’un masque de folie pure. Tu ne prendras rien de ce qui m’appartient ! Arthur m’a promis cette entreprise ! Je ne laisserai pas une petite secrétaire sans nom et son bâtard hériter de l’empire pendant que je serais mise au rancart avec une misérable rente ! »

« Mon mari est dans cet hélicoptère, Ruby. Il sait tout. Le système de sécurité a tout enregistré. Les micros du bureau étaient ouverts dès que tu as frappé la première fois. »

C’était un coup de bluff magistral. Clara ignorait si les micros avaient transmis quoi que ce soit, mais la menace fit mouche. Un doute panique traversa le regard fardé de Ruby. Ses yeux oscillèrent entre la portière de l’hélicoptère qui commençait à coulisser et Clara qui avançait toujours, inexorablement.

La portière s’ouvrit sur Julian Vance, vêtu de son manteau de voyage sombre. En voyant le tableau terrifiant sur le toit — sa femme enceinte couverte de sang tenant une arme, et sa belle-mère braquant un revolver sur elle —, il poussa un cri d’horreur et sauta de l’appareil avant même que les rotors ne ralentissent.

« Clara ! Ruby, lâchez cette arme ! » cria Julian en courant vers elles, repoussé par le souffle violent des pales.

Ce moment d’inattention fut fatal à Ruby. Comprenant que son empire s’effondrait sous ses yeux et que son mensonge était anéanti, elle poussa un cri strident et dirigea son arme non pas vers Julian, mais directement vers le ventre de Clara.

« Alors crève avec lui ! » hurla-t-elle en pressant la détente.

Le coup de feu déchira le vacarme des turbines. Mais Clara avait anticipé le geste. Dans un réflexe nourri par l’instinct pur de protection maternelle, elle s’était jetée sur le côté au moment exact où la détonation retentissait. La balle lui érafla l’épaule gauche, brûlant la chair sans toucher le fœtus.

Au même instant, Clara fit feu à son tour. Deux détonations étouffées par le silencieux firent sursauter la nuit.

La première balle traversa l’épaule de Ruby, lui faisant lâcher son revolver dans un hurlement de surprise. La seconde frappa la semelle à talon compensé de sa chaussure de marque, lui broyant la cheville. La violence de l’impact, combinée au vent furieux des pales d’hélicoptère, déséquilibra l’imposante silhouette écarlate. Ruby bascula en arrière, trébuchant contre le rebord métallique de sécurité de la plateforme d’atterrissage.