Il alluma l’écran et le tourna vers elle.
À l’écran apparaissait une retransmission vidéo en direct depuis les grilles du Château de Bel-Ombre. Deux berlines de la gendarmerie nationale et une voiture banalisée de la brigade financière bloquaient désormais l’allée principale du domaine. Les gyrophares bleus lacéraient les façades illuminées de la demeure du dix-huitième siècle. Sur le perron de marbre, Madame Delorme, entourée de deux officiers de police judiciaire, se débattait hystériquement sous le regard horrifié des derniers convives tétanisés. Antoine Moreau se tenait en retrait, une serviette en cuir sous le bras, tendant une liasse de documents au magistrat de permanence.
Camille regarda l’écran sans le moindre triomphe. Elle ne ressentait pas cette jubilation sauvage qu’elle avait imaginée durant ses nuits d’insomnie et de rééducation douloureuse à l’hôpital. Il n’y avait là qu’un immense sentiment de vide, la conclusion clinique d’une longue putréfaction.
« C’est fini, Camille, » murmura Pierre en posant sa canne contre la coque de l’Alcyon. « Le nom de Jean Gauthier va être réhabilité par décret d’ici quarante-huit heures. Les actions du brevet vous reviennent de plein droit, avec les dommages et intérêts séquestrés depuis sept ans. Tu n’es plus une serveuse condamnée à survivre avec une pension d’invalidité de misère. Tu es la présidente du directoire naval qui va lancer ce navire. »
Camille ferma les yeux un instant. Le bruit du vent contre les tôles du hangar résonnait comme le grondement lointain de l’océan Atlantique. Elle revoyait son père penché sur ses tables à dessin lumineuses, lui expliquant comment une étrave doit fendre la crête des vagues sans jamais chercher à lutter contre la force de l’eau, mais en épousant son énergie.
« Je ne veux pas être présidente de salon, Pierre, » dit-elle en rouvrant les yeux, dont l’éclat était devenu aussi froid que l’acier des machines-outils environnantes.
« Je le sais bien, » répondit le vieil homme avec un éclat d’admiration dans le regard. « Regarde derrière toi. »
Elle fit volte-face.
À l’autre extrémité du hangar, une porte vitrée donnait sur un bureau d’études entièrement équipé : traceurs grand format, écrans géants de modélisation dynamique des fluides, stations de calcul numérique. Sur la table centrale, un plan grandeur nature était déployé sous une lampe d’architecte allumée.
« Il reste six mois d’ingénierie pour finaliser le logiciel d’asservissement des foils, » reprit Pierre en s’approchant d’elle. « Aucun de mes ingénieurs n’arrive à comprendre la note manuscrite que Jean a laissée en bas de la page 432. Il utilisait un système de calcul non linéaire que tu étais la seule à coder avec lui le dimanche matin. »
Un faible rire sans joie s’échappa des lèvres de la jeune femme. La page 432. L’équation de compensation des vortex marginaux qu’ils avaient trouvée ensemble alors qu’elle n’avait que dix-neuf ans, au cours d’un hiver pluvieux passé dans leur petit atelier d’Arcachon.
« Il n’y a pas que cela, » reprit une voix masculine derrière eux.
Camille sursauta légèrement et se retourna.
Antoine Moreau venait de franchir la petite porte d’accès du personnel du hangar. Vêtu de son costume de drap gris, sans cravate, le col de sa chemise déboutonné, il tenait à la main le dossier officiel frappé du tampon de la République. Malgré la fatigue qui cernait ses yeux, son maintien était droit, net, empreint de cette rectitude sereine qu’elle avait remarquée quelques heures plus tôt au château.
« Les poursuites pour banqueroute frauduleuse et spoliation de brevet sont officiellement notifiées au parquet de Bordeaux, » annonça Antoine en s’inclinant légèrement devant Camille. « Madame Delorme passera la nuit en garde à vue au commissariat central. Les scellés sont posés sur l’ensemble de ses propriétés. »
Il fit un pas de plus vers elle, son regard glissant un instant vers la prothèse de Camille, visible sous la déchirure latérale de son pantalon de travail mouillé.
« Et concernant votre dossier d’accident du travail à Bassens… la plainte pour mise en danger délibérée de la vie d’autrui et subornation de témoins vient d’être jointe à la procédure criminelle. Vous n’aurez plus jamais à baisser la tête devant personne, Mademoiselle Gauthier. »
Camille le fixa longuement.
« Vous saviez qui j’étais dès le début du service ce soir ? »
Antoine esquissa un geste d’impuissance mesurée.
« Je connaissais le dossier par cœur depuis trois mois. Mais quand je vous ai vue traverser la cour avec ce plateau deux fois trop lourd, refusant de boiter par pure dignité, j’ai compris que le dossier ne disait rien de votre courage. Quand Delorme vous a bousculée pour vous faire tomber près du bassin, j’ai failli abandonner la neutralité de ma fonction pour lui arracher ce verre des mains. »
« Il ne fallait pas, » répondit Camille d’un ton sec, presque coupant. « Si vous étiez intervenu, elle aurait prétendu qu’il s’agissait d’une querelle d’ivrognes et aurait continué à jouer la bienfaitrice persécutée. Ce soir, elle s’est montrée exactement telle qu’elle est : un monstre insignifiant revêtu de soie et de faux bijoux. »
Antoine la regarda avec une lueur d’estime qui ne cherchait pas à se déguiser.
« Vous êtes impitoyable, Camille. »
« Non. Je suis simplement lucide. La pitié est un luxe que seuls les riches et les lâches peuvent s’offrir. Quand vous perdez une partie de votre corps sous des tonnes de ferraille à cause de la cupidité d’un patron véreux, vous apprenez la valeur exacte des choses. »
Elle marcha d’un pas délibéré vers l’établi situé sous l’étrave du navire de carbone. Sur le métal froid reposait une caisse à outils en acier galvanisé marquée des initiales J.G. Son père ne se séparait jamais de cette boîte de clés et de calibres de précision.
Elle fit jouer les deux fermoirs de laiton. Les outils étaient là, impeccablement graissés, prêts à l’usage, comme si le temps s’était suspendu le jour où tout s’était brisé. Camille passa le bout de ses doigts sur les manches usés en bois de hêtre et les têtes de chrome.