D’un geste lent de la main, le vieil homme fit signe à deux techniciens en bleu de travail postés à l’intérieur. Les puissants néons du hangar s’allumèrent successivement dans un claquement de relais électriques.
La lumière inonda un espace gigantesque de plus de deux mille mètres carrés. Au centre, hissé sur de monumentaux bers de supportage, reposait le squelette profilé d’un navire à grande vitesse d’une cinquantaine de mètres de long. La coque n’était ni en acier ni en polyester traditionnel, mais composée d’un tissage de fibre de carbone et de résine époxy, aux reflets irisés, d’une pureté aérodynamique foudroyante.
Camille eut le souffle coupé. Son regard d’ingénieure, forgé par les carnets paternels et ses propres années d’études avant l’accident, analysa la structure en quelques fractions de seconde : les foils incurvés rétractables, l’angle de quille révolutionnaire permettant de défier la cavitation, le système de propulsion hydrodynamique intégrée.
« L’Alcyon, » murmura-t-elle, les yeux fixés sur la proue agressive. « Mon père disait que c’était une hérésie théorique… qu’il manquait l’alliage pour supporter les contraintes de torsion à quarante nœuds. »
« Il ne lui manquait pas l’alliage, Camille. Il lui manquait les fonds, et surtout la paix, » expliqua Pierre en s’avançant près de la structure avec sa canne. « Quand Delorme et son consortium ont vu les premiers calculs de Jean, ils ont compris la valeur stratégique de ce brevet pour les patrouilleurs côtiers et le transport de grand luxe décarboné. Ils ont financé en secret des expertises frauduleuses pour couler la boîte de ton père, faire bloquer ses comptes professionnels et racheter la propriété intellectuelle pour un euro symbolique auprès du tribunal de commerce. »
Camille s’approcha du flanc du navire, tendant une main pour toucher la surface glacée et lisse du carbone. L’alliage vibrait sous la paume, parfait, sans la moindre irrégularité de drapage.
« Si Delorme a racheté les brevets, comment ce prototype peut-il être ici ? » demanda-t-elle, se tournant vivement vers Pierre.
Un sourire froid étira les lèvres minces du vieillard.
« Parce que Delorme n’a racheté que des copies délibérément faussées. Ton père se savait cerné. Deux semaines avant son décès, il m’a confié les matrices originales codées sur un serveur décentralisé et m’a fait jurer sur l’honneur de disparaître jusqu’à ce que la prescription des poursuites frauduleuses soit effective et que nous ayons les moyens financiers d’écraser leur consortium sous le poids de la vérité. »
Pierre s’arrêta, son regard plongeant dans celui de Camille avec une intensité tragique.
« Mais j’ai commis une erreur impardonnable. Je n’ai pas pu empêcher ton accident dans cet atelier naval où tu avais dû t’engager comme simple soudeuse pour payer les dettes que Delorme avait laissées à ta charge. J’étais loin, bloqué à Singapour pour monter la holding financière. Quand j’ai appris pour ta jambe… j’ai juré que chaque larme, chaque goutte de sueur que tu as versée se paierait au centuple. »
Camille sentit sa mâchoire se serrer. Elle se revoyait, allongée sur le plancher métallique de cet atelier clandestin de réparation navale à Bassens, le câble d’un treuil usé rompant net sous la charge d’un moteur de douze tonnes, la section du métal qui cingle l’air et broie ses os comme du verre. À l’époque, la direction avait maquillé l’accident en faute professionnelle de l’intérimaire pour ne pas indemniser l’ouvrière. Et cette boîte d’intérim appartenait à une filiale du groupe Delorme.
« Pourquoi Madame Delorme était-elle à ce gala ce soir ? » demanda Camille, sentant les pièces du puzzle s’assembler avec une logique terrifiante.
« Elle cherchait désespérément des repreneurs, » répondit Pierre. « Son mari est mort d’un arrêt cardiaque il y a six mois. L’entreprise est un gouffre financier. Ils ont englouti cinquante millions d’euros pour essayer de faire flotter leur copie de l’Alcyon dans les bassins de Lorient. Le bateau s’est fissuré à la première mise à l’eau en mer formée. Les créanciers réclament des comptes, l’État menace de retirer les subventions d’armement, et les banques exigent la liquidation de ses actifs personnels, y compris le domaine de Bel-Ombre. Ce soir, elle fêtait de façon artificielle un accord de sauvetage qui n’a jamais existé. »
« Et Antoine ? » interrogea soudain Camille, se souvenant de la présence du jeune homme près de la fontaine, de sa bienveillance silencieuse, de ce regard qui ne l’avait pas jugée lorsqu’elle était à genoux dans les tessons de bouteilles.
Pierre posa sa main valide sur l’épaule de sa filleule.
« Antoine Moreau est l’auditeur envoyé par la banque centrale d’investissement pour examiner la solvabilité réelle des Delorme. Il n’était pas là pour boire du champagne. Il était là pour constater la faillite morale et financière de cette famille. C’est lui qui m’a averti que Madame Delorme t’avait reconnue sur la liste des extras engagés pour la soirée et qu’elle avait expressément demandé à ce que tu sois assignée au service de la table d’honneur, dans le seul but de t’humilier publiquement devant tout le gratin bordelais. »
Un frisson traversa le corps de Camille. Ce n’était donc pas une coïncidence si le maître d’hôtel lui avait ordonné de porter ce lourd plateau d’argenterie chargée de carafes en cristal directement vers le salon extérieur, malgré sa boiterie visible. Ce n’était pas un accident si un pied s’était tendu sous le drapé de la nappe pour la faire chuter.
Madame Delorme n’avait pas seulement voulu écraser une serveuse. Elle avait voulu savourer le spectacle de la fille de l’homme qu’ils avaient détruit, rampant dans les graviers à ses pieds pour ramasser des morceaux de verre.
« Tu as laissé faire ça ? » souffla Camille, la gorge nouée d’une colère sourde.
« Non, » répliqua Pierre doucement en sortant une tablette tactile de la poche de son manteau. « Je devais attendre qu’Antoine ait en main l’intégralité des aveux de malversation que Madame Delorme a signés ce matin même sous la contrainte des huissiers. Si nous intervenions une heure plus tôt, elle conservait une porte de sortie légale par le biais d’un recours pour vice de procédure. Maintenant, elle n’en a plus aucune. »