Le Dr Singh a posé sa main sur le combiné fixe du bureau. « Les officiers seront là dans vingt minutes. Je ne peux pas vous laisser sortir avec l’enfant, elle est désormais sous observation médicale stricte et sous la garde temporaire de l’hôpital par mesure de sauvegarde. »

« Je ne prends pas Lily », ai-je répondu au médecin. « Elle reste ici avec son père. Mark, assieds-toi près d’elle. Prends-lui la main et ne quitte pas cette chambre. Quoi qu’il arrive, tu ne réponds plus aux messages de Natalie. Tu la laisses mariner. Si elle appelle, tu ne décroches pas. Tu laisses croire que tu es encore sur la route ou en réunion. »

« Papa, où tu vas ? » a balbutié Mark, les yeux embués de larmes, terrorisé à l’idée d’affronter la vérité qu’il avait refusé de voir pendant un an.

« Je retourne à la maison. »

« Tu es fou ! Si elle est armée, si elle comprend… »

« Natalie n’a pas d’arme à feu, elle préfère les poisons invisibles et les sourires polis », ai-je rétorqué en boutonnant mon manteau de laine. « J’ai toujours mes doubles de clés de votre entrée. Le temps que la police obtienne une réquisition judiciaire pour perquisitionner, il fera nuit noire et la maison sera impeccable. Je vais récupérer ce verre. Et je vais récupérer ce qu’elle cache dans cette buanderie. »

Le trajet du retour vers le quartier résidentiel de Dublin, dans la banlieue nord de Columbus, a été le plus long de mon existence. La pluie froide d’octobre s’était transformée en un crachin dense qui s’écrasait sur le pare-brise. Sur le siège passager, le sac en papier rose gisait sur le côté, la peluche de lapin me fixant de ses yeux en plastique noir. Je repensais à ma défunte épouse, Clara. Deux ans plus tôt, sur son lit de mort, elle m’avait glissé : « Arthur, garde un œil sur Mark. Il est trop gentil pour ce monde. Et Natalie… Natalie a un vide en elle que rien ne pourra jamais combler. » À l’époque, j’avais cru à une simple rancœur de belle-mère. Quelle erreur monumentale. Quelle cécité coupable.

Je me suis garé à deux rues de la maison, le long d’un parc sans éclairage, pour ne pas que le bruit de mon vieux break signale mon approche. Je suis descendu dans l’humidité mordante, rabattant le col de ma veste. Les maisons du lotissement se ressemblaient toutes : de vastes bâtisses néo-coloniales aux pelouses impeccablement tondues, des façades coquettes derrière lesquelles s’abritaient les faux-semblants d’une bourgeoisie tranquille. Chez Mark et Natalie, une seule lumière filtrait à travers les rideaux du premier étage. La chambre parentale.

Je me suis glissé par le portillon latéral du jardin. La balançoire en pneu oscillait doucement sous les rafales de vent d’automne, projetant une ombre saccadée sur l’herbe détrempée. La porte de service qui donnait sur le garage était fermée à double tour. J’ai sorti mon trousseau de clés, glissé la tige métallique dans le barillet et tourné avec une lenteur calculée, retenant le pêne pour étouffer le moindre déclic.

La porte s’est ouverte sans un grincement. L’air du garage sentait l’essence, la tondeuse à gazon et le linge propre séché à la machine.

À peine avais-je franchi le seuil de la buanderie contiguë que des bruits de pas précipités ont retenti au plafond. Elle marchait vite, avec cette cadence saccadée que je lui connaissais quand les choses lui échappaient. Elle descendait l’escalier.

Je me suis aplati contre le renfoncement formé par le chauffe-eau et les étagères de détergents. La lumière de la cuisine s’est allumée d’un coup sec. À travers l’entrebâillement de la porte de la buanderie, j’ai vu Natalie.

Elle ne ressemblait plus à la jeune femme soignée, apprêtée et distante de ce matin. Elle portait un trench-coat noir par-dessus ses vêtements d’intérieur. Ses cheveux châtains étaient tirés en arrière à la hâte, son visage défait de tout maquillage laissait apparaître des traits tirés, presque émaciés, avec deux taches fébriles sur les pommettes. Mais c’étaient ses yeux qui m’ont frappé : exorbités, brillants d’une intensité maniaque, balayant la pièce avec une frénésie animale.

Elle tenait à la main un grand sac poubelle noir.

D’un geste sec, elle a ouvert le lave-vaisselle, en a sorti le gobelet violet à couvercle hermétique de Lily, puis a hésité. Au lieu de le jeter, elle l’a posé sur le plan de travail, a ouvert le robinet d’eau bouillante et a commencé à frotter l’intérieur frénétiquement avec une brosse métallique, comme pour en arracher la moindre molécule plastique.

« Où est-ce qu’il l’a emmenée… où est-ce qu’il l’a emmenée… » murmurait-elle entre ses dents serrées, dans une litanie rauque, presque inaudible.

Elle a coupé l’eau, a essuyé le gobelet avec du papier absorbant, puis l’a enfoui au fond du sac noir. Puis elle s’est dirigée droit vers la buanderie.

Mon cœur a manqué un battement. Je me suis recroquevillé dans l’ombre, retenant ma respiration jusqu’à sentir mes poumons brûler.

Natalie a poussé la porte de la buanderie sans allumer la lumière, se fiant à la lueur blafarde qui venait de la cuisine. Elle est montée sur la pointe des pieds pour atteindre le haut de l’armoire métallique fixée au mur, juste au-dessus des bidons de lessive. Ses doigts ont cherché à tâtons, déplaçant de vieux cartons de draps. Elle a poussé un petit soupir de soulagement en agrippant un objet métallique lourd.

Une boîte à biscuits en fer blanc, aux motifs de Noël délavés.

Elle l’a descendue, l’a calée sous son bras gauche, et a fait demi-tour vers la cuisine. C’est à cet instant précis que son téléphone portable a vibré sur le comptoir en marbre.

L’écran s’est illuminé. J’ai pu lire le nom qui s’affichait en lettres capitales : DR SINGH – URGENCES PÉDIATRIQUES.

Natalie est restée figée, pétrifiée au-dessus de l’appareil. Elle n’a pas décroché. Elle a fixé l’écran avec une terreur absolue, comprenant instantanément que le piège venait de se refermer. Le silence qui a suivi la fin de la sonnerie était plus lourd qu’un couvercle de cercueil.