« C’est pire, Julian. C’est personnel. J’ai besoin de toi, d’un huissier de justice assermenté, de deux enquêteurs du bureau du procureur et d’une équipe médicale médico-légale à ma porte à sept heures précises demain matin. »
Le silence à l’autre bout du fil dura trois secondes. Julian me connaissait trop bien pour poser des questions superflues.
« Quel est le dossier ? » demanda-t-il simplement.
« Tentative d’homicide involontaire par privation de soins et de nourriture, violences volontaires sur personne vulnérable, faux et usage de faux en écriture publique, et tentative de détournement d’actifs en bande organisée. »
« Mon Dieu, Luca… Wendy ? »
« Wendy. Apporte tout ce qu’il faut pour une mise en examen immédiate et une ordonnance de protection d’urgence. Et préviens l’inspecteur Miller de la brigade financière. J’ai ici assez de matière pour faire tomber son complice, Marcus Vance, avant midi. »
« Je serai là à six heures quarante-cinq, » répondit Julian d’un ton martial avant de raccrocher.
Pendant les cinq heures qui suivirent, je ne fermai pas l’œil une seule seconde. Je branchai mon imprimante laser professionnelle et commençai à tirer méthodiquement chaque élément à triple exemplaire : les relevés bancaires annotés, les copies des chèques falsifiés, les photographies haute résolution que j’avais prises des ecchymoses et de la plaie de Jessi, l’inventaire macabre du tableau de rationnement trouvé sur la porte du garde-manger, et l’intégralité des échanges de messages entre Wendy et son amant.
À cinq heures du matin, je montai les marches sans bruit. Wendy dormait profondément dans notre lit king-size, enveloppée dans des draps en satin égyptien, un masque de sommeil en soie noire relevé sur son front impeccable. Son visage était détendu, serein, le visage d’une femme convaincue de son impunité absolue.
Sur sa table de nuit reposaient son téléphone portable, sa montre en or et ses cartes de crédit.
Avec des gants de latex, je pris son téléphone portable. Grâce au protocole de déverrouillage judiciaire que notre cabinet utilisait lors des saisies d’actifs d’urgence, je dupliquai l’intégralité de sa mémoire physique sur une clé SSD externe en moins de quatre minutes. Je le reposai exactement au même angle, au millimètre près.
Puis, je descendis préparer le café.
PARTIE 3 : L’HEURE DU BILAN
À six heures trente, l’aube d’automne commençait à teinter les vitres de la cuisine d’un gris métallique et froid.
J’entendis des pas feutrés à l’étage. Wendy descendit, vêtue d’un ensemble de yoga immaculé en cachemire, les cheveux attachés en une queue-de-cheval haute, rayonnante de santé et de vanité. Elle semblait avoir totalement oublié la scène de la veille, ou peut-être pensait-elle que mon silence nocturne était la preuve habituelle de ma résignation d’homme pacifique.
Elle s’arrêta au seuil de la cuisine, surprise de me voir assis à l’îlot central, une tasse de café noir devant moi, mon ordinateur portable fermé et trois épais classeurs reliés de cuir noir posés sur le comptoir.
« Tu es déjà debout ? » dit-elle d’une voix doucereuse en s’étirant avec grâce. « Écoute, Luca, à propos d’hier soir… Je sais que tu as été choqué. Mais tu ne comprends pas ce que c’est de vivre avec une femme sénile toute la journée. Elle perd la tête. Elle a fait une crise d’angoisse, elle s’est cognée contre le buffet et s’est mise à manger par terre comme un animal. C’est pour son bien que j’essaie d’instaurer une discipline. Il faut la placer dans un établissement spécialisé. J’ai d’ailleurs trouvé une très bonne maison de retraite près de Rockford… »
Elle s’avança vers la cafetière, tendant la main pour se servir.
« Ne touche à rien, » dis-je.
Le ton n’était ni crié, ni agressif. C’était la tonalité plate, métallique et absolue d’une sentence de mort civile.
Wendy s’arrêta net, un petit rire nerveux franchissant ses lèvres peintes. « Pardon ? De quoi tu parles, Luca ? Arrête tes enfantillages. Tu as passé la nuit à bouder ? »
« Tu as bu ton vin hier soir, Wendy. J’espère que tu l’as savouré. »
« Quoi ? » Elle croisa les bras, une lueur d’agacement méprisant dans le regard. « Tu vas recommencer avec tes répliques de film de série B ? Tu es ridicule. Tu es rentré deux jours trop tôt, tu trouves ta mère en pleine crise de démence, et au lieu de me remercier de gérer tes problèmes de famille, tu joues les justiciers de pacotille ? Sans moi, cette maison serait un champ de ruines. Alors redescends sur terre, reprends ta valise, et laisse-moi régler ça. »
Au même instant, un léger bruit de pas résonna dans le couloir. Ma mère apparut, vêtue d’une robe de chambre propre que je lui avais sortie ce matin. Elle tenait un verre d’eau, son bandage blanc éclatant sur son front pâle. En voyant Wendy, elle eut un mouvement de recul instinctif, un frémissement de proie terrifiée.
« Reste là, Maman, » dis-je doucement. « Assieds-toi sur ce fauteuil. Regarde bien. Tu n’auras plus jamais peur de personne dans cette vie. »
Wendy leva les yeux au ciel avec un soupir exaspéré. « Mon Dieu, quel mélodrame… »
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase. Un coup sec et autoritaire retentit à la porte d’entrée.
Wendy sursauta. « Qui est-ce à cette heure-là ? Tu as commandé quelque chose ? »
Je me levai, marchai vers la porte et l’ouvris en grand.
Sur le perron se tenaient Julian Ross, sanglé dans un pardessus anthracite, flanqué d’un huissier de justice portant sa sacoche officielle en cuir, d’une femme médecin légiste munie d’une mallette médicale, et de deux lieutenants de police en civil arborant leurs plaques métalliques au revers de leurs vestes.
Wendy blêmit instantanément. La couleur quitta son visage avec une telle violence qu’elle sembla vieillir de dix ans en une seconde.
« Qu’est-ce… qu’est-ce que c’est que ça ? » balbutia-t-elle en reculant vers l’îlot central.