« Et si le navire heurte le terminal quatre, Robert, » coupai-je d’une voix métallique qui claqua dans la pièce, « ce n’est pas un litige d’assurance que vous aurez sur les bras. C’est une explosion thermo-chimique équivalente à plusieurs kilotonnes, la destruction du tiers de la ville, et des milliers de morts civils. »

Je me tournai vers le maire.

« Choisissez. Maintenant. »

Le maire déglutit avec peine, passa un mouchoir sur son front perlé de sueur, puis lâcha d’une voix brisée :

« Commandant Harrington… vous avez la main. »

« Quoi ?! » rugit Robert, faisant un pas en avant, les poings fermés. « Sara, tu ne feras pas ça ! Tu ne détruiras pas le travail de toute ma vie pour étaler tes galons ! »

« Sortez cet homme du périmètre tactique », ordonnai-je calmement aux deux fusiliers marins qui assuraient la sécurité de la passerelle de commandement.

« Quiconque pose la main sur moi sera poursuivi ! » cria Robert, écarlate, tandis que son avocat tentait vainement de calmer le jeu.

« Robert, » dis-je sans ciller, le regard planté dans le sien, « ce n’est pas une affaire de famille. Ce n’est pas une revanche. Si vous refusez de vous asseoir en silence dans le carré arrière, je vous fais consigner immédiatement pour entrave caractérisée aux opérations de secours en temps de péril public. Faites votre choix. »

Pendant trois secondes interminables, la tension fut si suffocante que le vacarme de la tempête contre les vitres parut s’évanouir. Robert mesura la distance entre lui et moi. Il comprit que je n’étais plus la jeune fille cherchant désespérément une étincelle de fierté dans son regard, ni la femme blessée qui s’enfuyait dans la nuit froide de décembre. J’étais le commandant d’armes. Et j’étais prête à le faire menotter devant ses pairs pour sauver cette ville.

Le souffle court, Robert recula d’un pas. Il ne quitta pas la pièce, mais s’assit dans un fauteuil au fond, les mains tremblantes posées sur ses genoux, le visage décomposé par la rage et l’impuissance.

« Levasseur, activez immédiatement le protocole Delta-Deux », ordonnai-je en me penchant sur la console de transmission. « Évacuation totale des quais un à six. Coupure des vannes d’alimentation des gazoducs côtiers. »

« C’est fait, Commandant. Mais l’Astraea Pride ne répond plus du tout. La dérive s’accélère. Vitesse fond : quatre nœuds et demi. Ils seront sur le quai dans quatorze minutes. »

« Où est le remorqueur de haute mer de la Marine, l’Athlète ? »

« À deux milles nautiques. Ils tentent de passer une remorque par l’arrière, mais les câbles cassent sous la tension. La houle est trop forte, le franc-bord du méthanier fait voile. »

Je pris le combiné radio de la fréquence d’urgence internationale.

« Capitaine de l’Astraea Pride, ici le Commandant Sara Harrington, Marine nationale, coordinatrice des secours d’urgence. M’entendez-vous ? »

Des crépitements violents envahirent le haut-parleur avant qu’une voix paniquée, couverte par le hurlement des sirènes d’alarme du bord, ne parvienne jusqu’à nous :

« Commandant ! Ici le capitaine Moreno ! Nos moteurs sont noyés dans le compartiment arrière, la voie d’eau s’étend au groupe électrogène de secours ! Nous n’avons plus aucune puissance pour manœuvrer ! Nous allons percuter les docks dans moins de dix minutes ! Que devons-nous faire ? Nous préparons l’évacuation de l’équipage ! »

« Négatif, capitaine Moreno ! » hurlai-je dans le micro. « Si votre équipage met les canots à la mer avec ce ressac contre la digue de béton, vous serez broyés en trente secondes ! Vous devez rester à bord et exécuter une manœuvre de secours immédiate ! »

Dans mon dos, j’entendis Robert murmurer à voix basse : « Folle… elle va tout anéantir… »

Je l’ignorai totalement. Mon esprit travaillait avec la précision froide et chirurgicale acquise au fil de quinze années de mer. Le cadre d’urgence que j’avais créé ne prévoyait pas seulement des lignes d’évacuation ; il incluait une modélisation hydrodynamique complexe du bassin portuaire lors des grandes marées d’équinoxe. Il existait un goulet d’étranglement naturel, un courant de fond provoqué par le reflux du fleuve contre la digue sud.

« Moreno, m’écoutez-vous ? »

« Je vous écoute, Commandant ! Par pitié, donnez-nous une issue ! »

« Vous allez mouiller votre ancre bâbord immédiatement avec six maillons de chaîne. Pas pour stopper le navire, cela arracherait votre écubier. Vous allez faire draguer l’ancre sur le fond rocheux pour faire pivoter le cul du navire vers le chenal central. »

Dans la salle, l’ingénieur du terminal de Robert se leva d’un bond :

« Vous êtes inconsciente ! Si l’ancre accroche brutalement le plateau de calcaire, la chaîne se rompra et la coque va gîter jusqu’au chavirement ! »

« Taisez-vous ! » répliquai-je sans même me retourner. « Le fond à cette coordonnée exacte est constitué de vase sédimentaire meuble sur deux mètres, apportée par les crues de la semaine dernière. L’ancre ne va pas crocheter, elle va freiner et agir comme un pivot de dérive. »

Je repris le micro :

« Moreno ! Mouillez l’ancre bâbord, maintenant ! Et préparez-vous à emboutir le banc de sable nord. Dès que la proue touchera le banc, vous ordonnerez le ballastage immédiat des compartiments de double fond avant pour enfoncer le nez du navire dans la glaise. Vous n’exploserez pas, vous vous immobiliserez. »

« Reçu, Commandant ! Dieu nous vienne en aide… Larguez l’ancre bâbord ! »

Pendant les trois minutes qui suivirent, personne n’osa respirer dans la salle de commandement. Seul le balayage régulier du radar battait la mesure d’une agonie collective. Sur l’écran tactile, l’écho massif de l’Astraea Pride continuait sa trajectoire mortelle vers les installations terrestres. Les secondes s’égrenaient comme des gouttes de plomb.

Quatre cents mètres des quais.

Trois cents mètres.

Soudain, une gerbe d’étincelles et d’écume apparut sur le moniteur de surveillance côtière. L’ancre avait touché le fond. Le câble géant tendu à rompre gémissait dans les hauts-parleurs du bord.