Dix-huit mois s’étaient écoulés depuis cette fameuse soirée du gala où Daniel s’était accroupi sous le piano à queue pour ramasser ma casquette d’officier. Dix-huit mois d’un travail acharné au Commandement maritime régional. Entre-temps, j’avais pris la tête de la division logistique et des interventions stratégiques côtières. Mon cadre d’intervention d’urgence, ce document que Robert avait tenté de s’approprier au nom de sa prestigieuse fondation, était désormais déployé à l’échelle de tout le littoral est, reliant les autorités portuaires, la sécurité civile, les flottes marchandes et la Marine nationale.

Ce matin de fin d’automne, la mer avait une couleur d’encre de Chine. Une dépression monstrueuse, baptisée tempête Eowyn, descendait de l’Atlantique Nord avec des vents prévus à plus de cent quarante kilomètres à l’heure et des marées de vives-eaux capables de submerger les digues du bassin industriel.

Mon téléphone sécurisé sonna à 05 h 15.

« Commandant Harrington ? » La voix du capitaine de frégate Marc Levasseur, officier de quart aux opérations maritimes, était sèche, dénuée de tout préambule. « Vous devez venir immédiatement au centre de crise du port autonome. Nous avons une situation critique. »

« Précisez, Levasseur. »

« Le méthanier Astraea Pride, battant pavillon panaméen, chargé de 145 000 mètres cubes de gaz naturel liquéfié, a perdu son safran principal à l’entrée du chenal d’approche. Les remorqueurs n’arrivent pas à le tenir avec cette houle de huit mètres. Et ce n’est pas le pire. »

« Qu’est-ce qui peut être pire qu’un monstre de GNL en dérive vers les terminaux chimiques ? » demandai-je en enfilant déjà mon treillis d’intervention.

« Le navire appartient à un consortium logistique dont l’opérateur terrestre d’urgence et le terminal de déchargement sont gérés par la filiale industrielle de la Fondation Harrington. Votre père et son état-major d’entreprise sont déjà sur place. Et ils refusent d’activer la phase trois du protocole municipal. »

Un frisson glacial me parcourut l’échine. La phase trois était le verrou que j’avais moi-même intégré dans les protocoles de sécurité : l’évacuation immédiate des zones industrielles basses et le sabordage contrôlé ou l’échouement volontaire sur le banc de sable nord pour sauver la ville en cas d’avarie majeure. Cela signifiait la perte pure et simple du navire et des indemnités d’assurance colossales à la charge de l’exploitant terrestre.

« J’arrive dans dix minutes », répondis-je.

Daniel, déjà réveillé, me tendit un thermos de café noir. Il avait entendu l’appel. En tant qu’ancien sous-officier des transmissions, il n’avait pas besoin d’explications superflues.

« Ne le laisse pas reprendre la pièce, Sara », me dit-il simplement en me tendant mon manteau d’intempéries et ma casquette.

« Cette fois, ce n’est pas une salle de bal, Daniel. C’est le port. »

Lorsque je pénétrai dans la salle de commandement interservices du port, l’atmosphère était irrespirable. La baie vitrée panoramique tremblait sous les assauts furieux de la pluie battante et des rafales de vent. Dehors, dans la pénombre grise de l’aube, les gyrophares des vedettes de sauvetage et des remorqueurs clignotaient comme des lucioles agonisantes face à la masse titanesque et sombre de l’Astraea Pride. Le navire dérivait lentement, en crabe, vers les quais pétroliers.

Au centre de la pièce, entouré d’écrans radar et d’officiers municipaux désemparés, se tenait Robert Harrington.

Il portait un pardessus de laine sombre, impeccable malgré l’heure matinale. Autour de lui gravitaient son directeur juridique, Maître Vaneck, et l’ingénieur en chef de son terminal. Le préfet maritime n’était pas encore arrivé, bloqué par des axes routiers inondés. Le maire, présent mais blême, semblait écrasé entre les enjeux financiers monumentaux et la menace d’une catastrophe industrielle sans précédent.

« Si nous déclenchons la phase trois, criait Robert à l’attention du maire, vous ordonnez la rupture des aussières et l’abandon du chenal ! Le navire va talonner sur les hauts-fonds du banc nord, sa coque va s’éventrer, et nous serons responsables de la fermeture du détroit pendant six mois ! C’est la ruine économique de la région ! Mes remorqueurs privés sont en route depuis la baie voisine, ils seront là dans quarante minutes pour le stabiliser ! »

« Vos remorqueurs privés ne passeront jamais la passe extérieure avec cette houle, monsieur Harrington ! » répliqua Levasseur. « Dans vingt minutes, avec la marée montante, la dérive sera irréversible. Le navire heurtera les cuves de stockage de propane du quai numéro quatre. »

Mes pas résonnèrent fermement sur le sol métallique.

« Le capitaine Levasseur a raison. Et vous le savez parfaitement, Robert. »

Le silence tomba dans la salle de crise avec le poids d’une enclume. Les regards se braquèrent sur moi.

Robert se figea. Ses mâchoires se serrèrent, exactement comme lors de ce fameux gala, mais cette fois, je lisais dans ses prunelles une lueur d’inquiétude bien plus profonde. La fierté blessée avait cédé la place à une panique viscérale.

« Commandant Harrington », articula Robert d’une voix basse, presque menaçante. « Il s’agit d’une opération de gestion portuaire privée sous convention tripartite. Vous n’avez aucune prérogative tactique ici. »

« Faux », dis-je en m’avançant jusqu’au centre de la table traçante. « En vertu de l’article 42 du Code des ports maritimes et par arrêté préfectoral permanent d’urgence côtière, dès lors qu’un bâtiment civil de classe Seveso présente une avarie totale de barre à moins de trois milles nautiques des infrastructures critiques, l’autorité militaire prend le commandement exclusif des secours. »

Je posai ma sacoche de cuir noir sur la table, en sortis les ordonnancements tactiques et fixai le maire.

« Monsieur le maire, confirmez-vous que vous me transmettez la coordination opérationnelle jusqu’à l’arrivée du préfet ? »

Le maire regarda Robert, hésitant, terrifié par la stature de l’homme qui finançait la moitié des œuvres caritatives de la cité et possédait un tiers des infrastructures portuaires. Robert planta ses yeux dans ceux de l’édile :

« Si vous faites cela, monsieur le maire, vous signez la fin de notre partenariat sur le réaménagement du port est. Et si ce navire est perdu à cause d’un échouement forcé décidé prématurément, mon consortium poursuivra la municipalité pour négligence et faute lourde. Vous paierez les indemnités jusqu’au dernier centime. »