« Alors, monsieur Delacroix », dit Arthur en fixant le courtier prostré, sa voix ne trahissant aucune haine, seulement un mépris souverain. « Vous parliez tout à l’heure de votre sueur et de votre génie. Vous parliez du prix du mètre carré. Vous vous demandiez combien de mois de mon salaire il me faudrait pour fouler ce sol. »
Maxime tomba presque à genoux, les mains tremblantes, tentant désespérément de balbutier une explication :
« Monsieur de Tourville… je vous en supplie… c’était… c’était une démonstration… une opération de relations publiques pour promouvoir votre magnifique demeure auprès d’acheteurs potentiels… je voulais simplement créer une émulation… »
« Ne mentez pas davantage, vous vous enfoncez dans la fange », trancha Arthur avec une netteté d’acier. « Ce bien n’a jamais été à vendre. Il a été acquis pour ma famille par l’intermédiaire de mon cabinet fiduciaire. Votre rôle, monsieur Delacroix, selon le contrat d’intendance signé avec votre agence, se limitait strictement à réceptionner les techniciens de maintenance et à vérifier la salubrité des filtres de la piscine en mon absence. Rien de plus. »
Arthur tourna ensuite son regard vers la foule d’invités qui baissaient les yeux, honteux de s’être montrés complices de la mascarade.
« Quant à vous tous », poursuivit le jeune maître des lieux, « vous avez bu mon champagne, piétiné mes jardins et ri des railleries d’un imposteur sans jamais vous poser la moindre question sur la légitimité de ce spectacle grotesque. Votre complaisance pour le clinquant vous aveugle au point d’adorer le premier fanfaron venu. »
Arthur leva de nouveau son petit boîtier de titane.
« AURA », ordonna-t-il calmement.
« J’écoute, Monsieur de Tourville », répondit la voix numérique.
« Déverrouille les grilles extérieures du domaine. Donne à ces gens exactement cinq minutes pour quitter ma propriété. Passé ce délai, libère les chiens de garde dans le parc bas et transmets les enregistrements vidéo de toutes les caméras de sécurité directement au procureur de la République avec un dépôt de plainte pour violation de domicile avec effraction morale, usurpation d’identité et escroquerie en bande organisée. »
« Commande enregistrée. Décompte de trois cents secondes activé. »
La panique qui suivit fut indescriptible.
Les talons hauts claquèrent frénétiquement sur les dalles de marbre. Les manteaux furent arrachés des portemanteaux improvisés, les sacs de luxe serrés contre les poitrines. Les invités d’élite, qui quelques minutes plus tôt toisaient le jeune homme en chemise blanche avec un dédain aristocratique, se bousculaient désormais comme des voleurs pris la main dans le sac pour atteindre l’allée principale avant la fin du chronomètre. Personne ne prêta attention à Clara, qui pleurait de rage et de honte en tentant de retrouver ses escarpins dans la mêlée, abandonnant Maxime à son sort.
Maxime, lui, était resté immobile au milieu de la terrasse rougeoyante, anéanti, le regard vide fixé sur ses mocassins coûteux. En l’espace de dix minutes, sa carrière venait d’être pulvérisée, sa réputation anéantie et son avenir judiciaire scellé. Les grands investisseurs qu’il courtisait venaient d’assister en direct à son démasquage le plus humiliant. Dès demain matin, la nouvelle ferait le tour de toutes les banques d’affaires et des agences de la côte. Il n’était plus rien.
Arthur s’approcha de lui, s’arrêtant à quelques centimètres du courtier effondré. Il but la dernière gorgée de son verre d’eau, puis posa délicatement le verre vide dans la main tremblante de Maxime.
« La prochaine fois que vous aurez envie d’enfiler le costume d’un autre », murmura Arthur d’une voix glaciale, « assurez-vous au moins de savoir qui tire les ficelles de l’ombre. Maintenant, disparaissez de ma vue avant que je ne réduise votre temps de grâce à zéro. »
Maxime ne répondit pas. Tremblant comme une feuille, tenant le verre vide comme une aumône dérisoire, il tourna les talons et s’enfuit à pas précipités dans la pénombre de l’allée, rejoignant le cortège des humiliés sous la surveillance des caméras pivotantes du domaine.
Arthur resta seul au milieu de la terrasse déserte.
Le vent de la nuit s’était levé, apportant avec lui l’odeur d’iode et de pins maritimes de la baie. Le silence revint, vaste, pur et souverain, chassant les miasmes de la vanité humaine.
Arthur leva les yeux vers le ciel étoilé au-dessus de sa verrière, prit une profonde inspiration et glissa son boîtier en titane dans sa poche.
« AURA », dit-il simplement.
« Oui, Monsieur ? »
« Éteins le rouge. Rétablis la lumière ambrée sur les bassins. Et prépare un café dans la bibliothèque. »
« Tout de suite, Monsieur de Tourville. Bon retour chez vous. »
Dans un murmure feutré, la lumière rouge s’effaça pour laisser place à une lueur douce et dorée qui enveloppa la villa d’une paix majestueuse. L’imposture avait pris fin, et la nuit reprit enfin ses droits.