Ce soir-là, les terrasses suspendues résonnaient des éclats de rire feutrés, des tintements de flûtes en cristal de Baccarat et des accords jazzy distillés par un quatuor à cordes installé près de la piscine à débordement. Une centaine d’invités triés sur le volet déambulaient entre les salons extérieurs, enveloppés dans des effluves de caviar, d’huîtres plates et de champagne millésimé. Au milieu de cette cour d’admirateurs serviles trônait Maxime Delacroix.

Vêtu d’un costume sur mesure en velours bleu nuit signé d’un grand tailleur milanais, une montre à tourbillon scintillante au poignet gauche, Maxime tenait sa coupe avec une morgue étudiée. À trente-deux ans, il s’était fait une réputation fulgurante dans le courtage immobilier de grand luxe, mais ce soir, il avait décidé de franchir le pas de la mythomanie triomphante.

« Mes chers amis, regardez cette perspective », clamait Maxime d’une voix sonore, balayant l’horizon d’un geste théâtral qui captivait un cercle de jeunes influenceurs, d’investisseurs crédules et de courtisanes fascinées. « Deux ans de travaux titanesques. J’ai fait importer le marbre directement de Carrare par cargo privé. Le système domotique, baptisé AURA, réagit au moindre souffle de ma voix. Rien n’est trop beau pour un homme qui sait où il va. Beaucoup parlent de réussite, mais très peu peuvent contempler leur empire depuis une terrasse comme celle-ci. Ce lieu m’appartient corps et âme. »

À ses côtés, Clara, sa fiancée officielle aux pommettes impeccablement rehaussées et aux lèvres glossées, hochait la tête avec une fierté presque agressive. Elle portait un pendentif en diamant brut qui attirait tous les regards envieux.

« Maxime a toujours eu des standards hors normes », roucoula-t-elle pour l’assistance. « Quand nous avons visité la propriété pour la première fois, il m’a dit : Clara, cette maison sera notre sanctuaire. Et voilà. Ce soir, nous célébrons notre installation officielle. »

Les murmures élogieux montèrent de la foule. Des applaudissements polis fusèrent. On trinquait à la fortune de Maxime, on le congratulait, on cherchait à lui glisser des cartes de visite gaufrées. Tout le monde voulait s’assurer les bonnes grâces du nouveau titan de l’immobilier de prestige.

Pourtant, un peu à l’écart du buffet principal, près de la baie vitrée coulissante qui ouvrait sur le grand salon d’honneur, se tenait un jeune homme qui détonait singulièrement dans ce tableau d’opulence outrancière.

Il portait une chemise blanche immaculée en popeline de coton, sans cravate, le col légèrement ouvert, des manches retroussées jusqu’aux avant-bras avec une nonchalance aristocratique, et un pantalon de toile sombre parfaitement ajusté mais dépourvu de tout logo voyant. Ses mocassins étaient sobres, ses cheveux bruns tombaient légèrement sur son front, et son regard, d’un bleu acier perçant, balayait la scène avec une curiosité sereine, dénuée de la moindre arrogance. Il tenait simplement un verre d’eau minérale gazeuse, une tranche de citron flottant à la surface.

Ce jeune homme s’appelait Arthur de Tourville.

Arthur venait d’arriver d’un vol long-courrier en provenance de Zurich. Épuisé par trois jours de réunions de clôture d’un fonds d’investissement paneuropéen, il était rentré chez lui sans prévenir son personnel de maison, souhaitant simplement profiter de la fraîcheur du soir et du calme de sa colline. En entrant par le portail technique dérobé et le garage souterrain — dont il possédait la clé de chiffrement maîtresse sur son téléphone portable —, il avait été stupéfait de découvrir des dizaines de véhicules de sport alignés dans l’allée des platanes, des voituriers en livrée et une musique retentissante s’échappant de ses terrasses. Au lieu d’appeler immédiatement les forces d’intervention privée, Arthur avait décidé d’observer. Il voulait comprendre comment une telle farce avait pu prendre vie sous son propre toit.

Très vite, Maxime Delacroix remarqua la présence du jeune homme en chemise blanche. Dans un milieu où la valeur d’un individu se mesure au premier coup d’œil par l’étiquette de son veston ou l’épaisseur de son chronographe, l’allure épurée d’Arthur fit figure de provocation involontaire.

Maxime fronça les sourcils. Il s’avança, sa coupe de champagne à la main, escorté par son cercle de flagorneurs ricanants et par Clara qui haussa un sourcil dédaigneux.

« Dis-moi, mon garçon », lança Maxime d’un ton sarcastique assez fort pour faire taire les conversations avoisinantes. « Je ne me rappelle pas t’avoir inscrit sur la liste des invités de prestige. Tu es avec l’équipe du traiteur ? Si c’est le cas, je te signale que les serveurs n’ont pas le droit de siroter des verres sur la terrasse des propriétaires. Va plutôt voir en cuisine si les toasts de foie gras sont prêts. »

Des ricanements complaisants parcoururent l’assemblée. Quelques invités hochèrent la tête d’un air réprobateur en dévisageant la chemise blanche sans marque apparente.

Arthur ne cilla pas. Il porta son verre à ses lèvres, but une gorgée d’eau, puis fixa Maxime avec une placidité absolue.

« Le foie gras a l’air tout à fait honorable, monsieur Delacroix », répondit Arthur d’une voix posée, suave et sans le moindre tremblement. « Cependant, je ne fais pas partie du traiteur. Et je trouve très fascinante votre manière de parler de cette villa. Êtes-vous certain d’être chez vous ? »

Un silence glacé tomba soudainement sur les terrasses. L’orchestre lui-même sembla hésiter, diminuant le tempo.

Maxime laissa échapper un rire sonore, plein de dérision, cherchant à rallier la foule à sa cause.

« Si je suis certain ? Tu entends ça, Clara ? Ce crétin en chemise de prêt-à-porter me demande si je suis chez moi ! » Maxime s’avança d’un pas, pointant un index chargé d’une chevalière dorée vers le torse d’Arthur. « Écoute-moi bien, petit rigolo. Tu as devant toi le seul et unique maître de ces lieux. J’ai investi des fortunes pour bâtir ce palace. Tu vois ces colonnes en béton ciré ? Tu vois cette verrière panoramique importée de Finlande ? Tu vois ce système AURA qui gère les flux thermiques et la sécurité ? C’est ma sueur, mon génie, mon argent ! Toi, tu ressembles à un stagiaire égaré qui a réussi à passer le portail pendant que le gardien regardait ailleurs. Dis-moi, combien de mois de ton salaire médiocre te faudrait-il pour payer ne serait-ce qu’un mètre carré de ces dalles sur lesquelles tu oses poser tes pieds ? »