Clara renchérit, croisant les bras sur sa robe pailletée :
« Tu devrais avoir honte d’importuner des gens de ce rang. Regarde-toi. Tu n’as même pas de montre digne de ce nom au poignet. Tu es transparent. Maxime, appelle la sécurité et fais jeter ce parasite dehors avant qu’il ne gâche notre soirée d’inauguration. »
Les invités murmuraient déjà leur accord. « Quel culot », soufflait une dame entre deux âges en ajustant son étole en vison. « Ces jeunes de nos jours pensent pouvoir s’incruster partout sans aucune décence. »
Arthur esquissa un léger sourire en coin. C’était un sourire froid, presque compatissant, le sourire d’un joueur d’échecs qui contemple son adversaire en train d’avancer fièrement son roi dans un piège imparable.
« C’est curieux », murmura Arthur en observant les moulures du salon à travers la baie vitrée. « J’ignorais que les courtiers de l’agence Delacroix & Associés avaient désormais les moyens de s’offrir les biens qu’on leur confie simplement pour des mandats de gestion temporaire pendant les absences prolongées des véritables acquéreurs. »
Le visage de Maxime perdit une infime nuance de sa superbe. Un éclair de panique traversa ses pupilles, vite masqué par un regain de fureur théâtrale. En vérité, Maxime avait reçu les clés de la Villa Nébuleuse un mois plus tôt par l’intermédiaire d’une société fiduciaire basée au Luxembourg, avec pour seule mission de superviser la fin des travaux de rénovation de la piscine et de veiller à l’aération des lieux en l’absence du mystérieux milliardaire qui venait de l’acquérir anonymement. Croyant le propriétaire cloîtré en Suisse pour l’hiver, Maxime avait succombé à la tentation suprême : organiser une fête dantesque en s’attribuant la paternité de la propriété pour épater ses clients fortunés et sécuriser un contrat d’investissement de plusieurs millions d’euros avec un consortium dubaïote présent ce soir-là.
« Tu délires complètement ! » aboya Maxime en haussant le ton, tentant de noyer son angoisse sous la véhémence. « Tu ne sais même pas à qui tu parles ! Tu es un menteur, un minable, un intrus ! Sécurité ! Gardes ! Qu’on sorte cette ordure immédiatement ! »
Deux agents de sécurité en costume sombre, recrutés par Maxime pour la soirée, fendirent la foule et s’approchèrent à grands pas, les mâchoires serrées.
Arthur ne bougea pas d’un millimètre. Il ne jeta même pas un regard aux deux colosses qui s’apprêtaient à lui saisir les bras.
Il porta lentement sa main gauche à sa poche de pantalon, en sortit un petit appareil en titane brossé de la taille d’un galet plat, et le tint dans la paume de sa main. Un voyant bleu pâle s’illumina au contact de son empreinte digitale.
D’une voix posée, limpide, sans jamais crier mais avec une autorité absolue qui transperça le vacarme ambiant, Arthur prononça quatre mots :
« AURA, Protocole Zéro. Verrouillage. »
L’effet fut instantané et cataclysmique.
Dans un grondement lourd venu des profondeurs des sous-sols techniques, la musique s’éteignit d’un coup sec. Les violons se turent dans une note tronquée. La fontaine de la piscine cessa de jaillir.
Puis, sous les yeux ébahis et terrifiés de l’assemblée, l’ensemble de l’éclairage blanc et chaleureux de la villa — les spots encastrés, les bandeaux LED des terrasses, les appliques murales, les lustres en cristal du grand salon et les projecteurs immergés du bassin — vira simultanément à un rouge écarlate, profond, oppressant, sanguinolent.
Une sonnerie sourde et cadencée retentit dans les haut-parleurs dissimulés dans les murs en béton, faisant vibrer le sol sous les semelles des invités. Les volets roulants en acier renforcé de toutes les fenêtres annexes descendirent avec un sifflement mécanique implacable, s’enclenchant dans leurs glissières blindées.
Des cris d’effroi fusèrent parmi les femmes. Certains hommes reculèrent précipitamment, renversant des flûtes de champagne qui s’écrasèrent sur les dalles avec des tintements cristallins.
« Qu’est-ce que… qu’est-ce qui se passe ?! » hurla Clara, les mains crispées sur ses épaules nues, paniquée par l’ambiance apocalyptique qui venait d’engloutir la terrasse. « Maxime, qu’est-ce que tu as fait ?! Coupe ça ! Remets les lumières ! »
Maxime était livide. Ses lèvres tremblaient de façon incontrôlable. Il sortit précipitamment son propre smartphone, tapota frénétiquement sur l’écran de l’application de gestion de la villa qu’il s’était vanté de posséder quelques instants plus tôt.
L’écran de son téléphone affichait en lettres capitales clignotantes :
ACCÈS RÉVOQUÉ. CODE MAÎTRE REQUIS. INTRUSION DÉTECTÉE.
« Non… non, ce n’est pas possible… » bégaya Maxime, une sueur glaciale coulant le long de ses tempes, ruinant son maquillage discret. « C’est un bug… C’est un piratage ! »
C’est alors qu’une voix féminine synthétique, d’une clarté cristalline et d’un timbre d’une froideur chirurgicale, résonna depuis les colonnes acoustiques intégrées au plafond de la terrasse :
« Identité confirmée par reconnaissance biométrique et transmission neuronale cryptée. Bienvenue chez vous, Monsieur Arthur de Tourville. Statut du système : Propriétaire unique et administrateur souverain. Tous les accès secondaires non autorisés sont désactivés. Voulez-vous que je contacte la gendarmerie et les forces spéciales pour violation de domicile ? »
Un silence de plomb, lourd comme un linceul, s’abattit sur la foule baignée dans la lueur rouge sang.
Les deux gardes de sécurité s’arrêtèrent net, pétrifiés. Leurs regards oscillèrent entre le jeune homme en chemise blanche et Maxime Delacroix, dont le visage venait de passer d’une pâleur maladive à une teinte verdâtre.
« Arthur de Tourville… » murmura soudain un homme d’affaires âgé au fond du cercle, la voix étranglée par la stupéfaction. « Le fils cadet du baron de Tourville… Le fondateur du consortium Orion Capital… Le propriétaire du domaine ! »
La nouvelle fit l’effet d’une traînée de poudre. Les invités se reculèrent aussitôt de Maxime comme s’il venait de contracter la peste. Clara, le souffle coupé, lâcha le bras de son fiancé avec une répulsion viscérale, comprenant en une fraction de seconde l’abîme d’humiliation et de ruine dans lequel Maxime venait de la plonger.
Arthur fit un pas en avant. Chacun de ses pas résonnait sur le marbre avec la régularité d’un couperet.