Victor resta prostré une seconde, terrassé par l’évidence de sa perte. Comprenant qu’aucun recours n’était possible, il se releva d’un bond, le visage déformé par la haine et la honte, et s’enfuit du bureau en claquant violemment la porte.
Le grand silence de la nuit parisienne enveloppa de nouveau la pièce. Les flammes crépitaient paisiblement dans l’âtre, projetant des ombres douces sur les reliures anciennes et les cadres de lauriers d’or.
Gérard regarda la porte fermée, puis baissa les yeux vers ses mains déformées, poussant un soupir qui semblait libérer une éternité de tourments.
— C’est fini, Céline, murmura-t-il doucement. La maison est sauve. Ton père peut reposer en paix. Et moi… je peux repartir l’esprit tranquille.
Il fit mine de se lever péniblement, appuyant ses paumes mutilées sur les accoudoirs du fauteuil club.
— Repartir ?
Céline s’était agenouillée de nouveau devant lui, lui bloquant doucement le passage, posant ses mains chaudes et bienveillantes sur les siennes.
— Vous n’irez nulle part, Gérard. Plus jamais.
— Mon enfant…, sourit le vieillard avec mélancolie, regarde-moi. Je suis un vieux débris usé par la vie et le froid. Je n’ai plus ma place dans ce monde de miroirs, d’argenterie et de grands dîners. Je ne sais plus cuisiner. Je n’ai rien à offrir.
— Vous m’avez offert la vie, Gérard. Deux fois. Vous avez sauvé cette maison des flammes il y a quarante ans, et vous venez de la sauver de la trahison ce soir. Ce restaurant ne porte pas seulement le nom de mon père. Il porte votre sueur, votre sang, votre âme.
Elle se releva, s’approcha de son bureau de chêne massif, ouvrit un tiroir secret et en sortit un document officiel frappé du sceau de la République.
— Depuis le décès de mon père il y a sept ans, je cherchais à qui transmettre l’héritage de L’Ambroisie. Je n’ai pas d’enfants, Gérard. Victor convoitait cette succession, mais je sentais au fond de moi une ombre, une duplicité qui me retenait de signer l’acte définitif. Maintenant, je sais pourquoi le destin m’a fait attendre.
Elle revint vers le vieil homme et lui tendit une plume d’or.
— Demain matin, nous irons chez le notaire. Vos parts fondatrices vous seront restituées avec tous les arriérés de dividendes qui vous reviennent depuis le premier jour. Vous êtes le président d’honneur à vie de cet établissement. Et au deuxième étage de cet immeuble, il y a un appartement spacieux, lumineux, avec une terrasse qui donne sur la Seine. C’est votre nouveau chez-vous. Vous aurez les meilleurs soins médicaux de Paris pour apaiser vos douleurs. Vous n’aurez plus jamais faim. Vous n’aurez plus jamais froid.
Gérard regarda le document, puis la plume, puis le visage lumineux de la femme qu’il avait jadis tirée d’une chambre en feu.
Ses lèvres tremblèrent. Une larme roula sur sa joue et tomba sur le buvard de velours vert.
— Mais… que ferais-je ici, Céline ? Je ne peux même plus émincer un oignon…
Céline prit doucement la photographie en noir et blanc posée sur la table et la glissa tendrement dans la poche supérieure de la veste du vieil homme, tout contre son cœur.
— Vous ferez ce que vous avez toujours fait de mieux, Gérard : vous serez l’âme de cette maison. Vous vous assirez chaque soir à la table sept, la plus belle de la salle. Vous goûterez les sauces de nos jeunes chefs, vous leur transmettrez vos secrets, votre mémoire, votre exigence et votre humanité. Vous leur apprendrez qu’un grand restaurant ne se mesure pas au mépris que l’on affiche envers les humbles, mais à l’amour et au respect que l’on met dans chaque plat servi.
Le vieil homme ferma les yeux, submergé par une vague de paix infinie. Pour la première fois depuis quarante ans, le poids immense qui écrasait ses épaules venait de s’évaporer dans la chaleur douce du feu de bois.
Au dehors, la pluie d’octobre continuait de laver les pavés parisiens, mais à l’intérieur de L’Ambroisie Impériale, la lumière d’autrefois venait enfin de se rallumer.