— Vous m’avez demandé tout à l’heure qui était cet homme, continua Céline d’une voix sourde mais d’une clarté redoutable. Vous l’avez qualifié de vagabond, d’assisté, de souillure. Vous avez jugé son âme sur la texture d’un tissu troué et sur la poussière de ses souliers. Vous êtes persuadé, Victor, d’être le pilier de ce restaurant, parce que vous savez flatter les puissants et humilier les humbles. Vous pensez que ce temple du luxe existe grâce à vos relations mondaines et à votre sens de l’apparence.

Elle désigna le cliché sur la table.

— Regardez cette image. Approchez.

Victor obéit à contrecœur. Il jeta un coup d’œil sceptique sur le petit cadre jauni.

— L’homme à droite est mon père, Charles. Vous connaissez son nom : c’est lui qui a fondé ce restaurant, lui qui a obtenu la première étoile il y a quarante ans. Mais l’homme à gauche… celui qui sourit avec une infinie fierté… c’est l’artisan véritable de tout ce que nous possédons aujourd’hui. C’est Gérard Mercier. Le cofondateur de cette maison. Le créateur des recettes qui ont fait notre gloire. Et l’homme sans qui je ne serais pas vivante pour vous parler ce soir.

Victor écarquilla les yeux, son regard passant du cliché au vieillard flétri assis devant lui.

— C’est… c’est impossible, murmura le directeur. Gérard Mercier ? Le chef associé dont parlent les archives ? Mais… tout le monde sait qu’il est mort il y a trente ans dans l’incendie des cuisines de Montmartre ! Il a été déclaré disparu, enseveli sous les décombres !

Un silence pesant s’abattit sur la pièce, troublé seulement par le sifflement d’une bûche qui se consumait.

Gérard reposa lentement sa tasse de porcelaine sur la soucoupe. Ses yeux s’embuèrent de souvenirs douloureux.

— Je ne suis pas mort dans les flammes, monsieur, dit le vieil homme d’une voix tremblante. Mais une grande partie de moi y est restée cette nuit-là.

Céline prit la parole, la gorge serrée par une émotion qui semblait dater d’hier :

— En 1982, avant que nous ne nous installions avenue Montaigne, nous tenions une petite auberge renommée au flanc de la butte Montmartre. Mon père gérait la salle et les finances, mais c’était Gérard qui régnait sur les fourneaux. Il était un génie pur, un poète des saveurs. Mais un soir d’hiver, alors que le service venait de s’achever et que tout le monde dormait à l’étage, une fuite de gaz monstrueuse a provoqué une explosion dans les sous-sols.

Les doigts de Céline se serrèrent autour de la nappe brodée de la table basse.

— En quelques secondes, le rez-de-chaussée est devenu un brasier infernal. Mon père a été projeté au sol, blessé à la tête. Moi, j’avais sept ans. J’étais prisonnière de ma chambre au deuxième étage, cernée par un rideau de fumée toxique et de flammes hurlantes. Les pompiers étaient bloqués par la neige dans les ruelles étroites de la butte. Tout le monde s’enfuyait en criant. Un seul homme a fait demi-tour.

Elle tourna son regard plein d’adoration vers le vieil homme.

— Gérard s’est enroulé dans une nappe mouillée et a gravi l’escalier qui s’effondrait sous ses pas. Il a défoncé la porte de ma chambre. Il m’a prise dans ses bras, m’a protégée de son propre corps contre les poutres incandescentes. Alors que nous redescendions, une poutre maîtresse s’est détachée du plafond. Au lieu de fuir, il s’est jeté au-dessus de moi.

Gérard baissa lentement la tête, tirant machinalement sur les manches élimées de son pull-over de laine. D’un geste hésitant, il retroussa le tissu jusqu’aux coudes.

Victor étouffa un hoquet de stupeur.

Les deux bras de Gérard, des poignets jusqu’aux épaules, n’étaient qu’un entrelacs effroyable de cicatrices violacées, de peau boursouflée et rétractée par le feu. Ses mains, autrefois celles d’un virtuose du couteau et du fouet, portaient les stigmates indélébiles de la brûlure au troisième degré. Ses tendons atrophiés ne lui permettaient plus de refermer complètement ses doigts.

— Les médecins ont sauvé mes mains de l’amputation, chuchota Gérard, mais ils n’ont pas pu leur rendre leur magie. Pour un chef cuisinier, perdre l’usage de ses mains, c’est perdre son âme. Je ne pouvais plus tenir une lame, plus pétrir, plus dresser une assiette. J’étais devenu un fardeau, une charge financière écrasante pour Charles, qui avait déjà tout perdu dans le sinistre.

— Ce n’était pas vrai ! s’écria Céline avec passion. Mon père vous aimait comme un frère ! Il voulait tout reconstruire avec vous ! Il a vendu ses derniers biens pour payer vos opérations !

— Je le sais, mon enfant…, répondit le vieillard avec une infinie douceur. Mais j’avais aussi appris qui avait provoqué cette catastrophe.

Le directeur Victor tressaillit imperceptiblement, un pli d’angoisse barrant soudain son front hautain. Céline fixa son vieil ami avec stupeur.

— Que voulez-vous dire, Gérard ? demanda-t-elle. La police a conclu à un accident, une vétusté des canalisations…

— C’est ce que tout le monde a cru, dit Gérard en plongeant son regard dans les braises rougeoyantes. Mais trois jours avant le drame, un homme d’affaires véreux, un spéculateur immobilier nommé Philippe Vaneck, était venu nous menacer. Il voulait racheter tout le pâté de maisons pour une bouchée de pain afin de construire un complexe d’hôtels de luxe. Charles avait refusé net. Vaneck avait promis de nous rayer de la carte. Cette nuit-là, juste avant l’explosion, j’avais aperçu une silhouette s’enfuir par l’arrière-cour, l’odeur de kérosène encore suspendue dans l’air d’hiver.

Gérard soupira profondément, un souffle rauque soulevant sa poitrine usée.