Le lendemain matin, le soleil se levait à peine sur Indian Lake, perçant la brume matinale d’une lueur dorée et étouffante. À huit heures précises, je roulais dans mon vieux pick-up derrière deux véhicules tout-terrain du shérif du comté, leurs gyrophares éteints mais prêts à intervenir. Derrière nous suivait une camionnette banalisée transportant deux serruriers judiciaires professionnels et un camion de déménagement réquisitionné par Arthur.

Le cortège bifurqua sur le chemin privé de gravier menant à ma propriété.

La musique résonnait encore faiblement depuis les haut-parleurs extérieurs fixés aux arbres, une bande-son assourdie par l’humidité du lac. La cour était un champ de bataille de bouteilles vides, de gobelets en plastique rouge éparpillés sur la pelouse que j’avais autrefois tondue avec tant d’amour, et de restes de feux d’artifice calcinés abandonnés près de l’eau. Au moins huit voitures de luxe appartenant aux amis de Marcus étaient garées n’importe comment sur les plates-bandes d’hortensias de Dorothy, les fleurs écrasées sous les pneus larges.

Cette vision fit monter en moi un calme absolu. La douleur s’était évaporée, remplacée par la rigueur glaciale d’un homme qui nettoie un chantier après un désastre.

Frank Reynolds gara son véhicule de patrouille en travers de l’allée, bloquant toute sortie. Les deux adjoints en uniforme descendirent immédiatement, la main posée près de leur holster, le visage fermé.

Frank s’approcha du portail. Le cadenas brillant que Marcus avait installé brillait au soleil.

« Coupez-moi ça, » ordonna le shérif au serrurier.

Le coupe-boulon hydraulique fit entendre un claquement sec et métallique. La chaîne tomba lourdement dans la poussière. Nous avançâmes tous en silence vers la maison principale.

Sur la nouvelle terrasse en bois exotique que Marcus avait fait construire — sans doute pour épater sa galerie de parasites —, des tables de jardin croulaient sous les restes de nourriture avariée de la veille. Une banderole en vinyle fixée aux balustrades proclamait en lettres dorées : « Bienvenue au Domaine Miller – Nouvelle Vie, Nouveaux Départs ».

Marcus fut le premier à sortir, alerté sans doute par le bruit des moteurs de police. Il portait un peignoir en satin de soie d’un goût douteux et tenait une tasse de café fumante. Ses yeux étaient bouffis par l’alcool de la veille. Lorsqu’il m’aperçut aux côtés du shérif, une moue de mépris étira ses lèvres avant même qu’il ne comprenne la gravité de la situation.

« Frank ? » lança-t-il avec une fausse cordialité insolente. « Tu viens pour le bruit ? On s’est calmés vers deux heures du matin, je t’assure. Et qu’est-ce que Gerald fabrique encore ici ? Je t’avais dit qu’il perdait la boule. On l’a renvoyé hier gentiment, mais il revient comme un chien errant. C’est triste, vraiment… »

Frank ne cilla pas. Il monta les marches de la terrasse d’un pas lourd et mesuré, s’arrêtant à moins d’un mètre de Marcus.

« Marcus Miller, bouclez-la immédiatement et écoutez très attentivement ce que j’ai à vous dire, » tonna la voix de stentor du shérif, réveillant brutalement les occupants endormis à l’intérieur.

La porte moustiquaire s’ouvrit à la volée. Paige apparut, les cheveux ébouriffés, vêtue d’un short de sport. Derrière elle, deux couples d’amis commençaient à pointer la tête, l’air hagard et surpris.

« Qu’est-ce qui se passe ici ? » cria Paige, sa voix aiguë trahissant une panique naissante. « Oncle Gerald ? Qu’est-ce que tu as fait ? Tu as appelé la police chez nous ? »

« Chez vous ? » dis-je d’une voix parfaitement posée, en m’avançant au centre de la terrasse. « Regarde-moi bien dans les yeux, Paige. Est-ce que j’ai l’air d’un vieillard qui a oublié son propre nom ? »

Elle recula d’un demi-pas, décontenancée par la fermeté implacable de mon regard. Elle n’avait plus affaire à l’oncle brisé et désemparé qui pleurait sa femme disparue.

Arthur Vance s’avança à son tour, tirant les documents légaux de sa serviette en cuir.

« Madame Paige Miller, Monsieur Marcus Miller. Je vous signifie par la présente une ordonnance d’expulsion immédiate rendue en référé par le tribunal de grande instance du comté de Kosciusko. Vous occupez cette propriété sans droit, ni titre, ni bail, par abus caractérisé d’une tolérance d’hébergement familial expirée depuis dix mois. »

Marcus éclata d’un rire forcé, cherchant le soutien de ses amis attroupés sur le pas de la porte.

« Vous êtes devenus complètement cinglés ! Cette baraque est à nous ! Gerald nous l’a donnée ! Il a promis ! Nous avons financé des travaux ici ! Cette terrasse m’a coûté vingt mille dollars ! »

« Avec quel argent, Marcus ? » demandai-je froidement. « Tu n’as pas d’emploi officiel depuis dix-huit mois. »

Le visage de Marcus se décomposa soudainement. Une étincelle de terreur pure traversa son regard. Il jeta un coup d’œil affolé vers le hangar à bateaux, au fond de la pelouse.

Ce geste ne m’échappa pas. Ni à Frank.

« Gerald, » dit le shérif à voix basse, « va inspecter le hangar à bateaux avec l’adjoint Miller. Arthur et moi, on s’occupe de lire les notifications légales à ces deux escrocs. »

« Non ! Vous n’avez pas le droit d’aller là-bas ! » hurla Marcus en tentant de descendre les marches de la terrasse.

L’adjoint Miller, un gaillard de deux mètres et cent dix kilos, posa une main de fer sur la poitrine de Marcus et le repoussa sans effort contre la balustrade.

« Restez où vous êtes, monsieur, avant que je ne vous passe les fers pour entrave à la justice et rébellion, » avertit le jeune officier d’une voix sans réplique.

Je descendis les marches d’un pas rapide, le cœur battant à tout rompre. Je traversai la pelouse jonchée de détritus. Mes yeux se posèrent sur la porte de l’atelier attenant au hangar à bateaux.

Une serrure électronique toute neuve avait été posée sur la vieille porte en pin que j’avais rabotée moi-même trente ans plus tôt.

« Cassez-la, » dis-je au second serrurier qui m’avait suivi avec un pied-de-biche et une perceuse sans fil.