Pendant les trois heures qui suivirent, le domaine Moretti vécut au rythme d’une terreur feutrée et d’une frénésie médicale sans précédent.
Le docteur Rossi, le chirurgien attitré de la pègre new-yorkaise, arriva à travers les congères, escorté par deux motoneiges blindées. Il fut immédiatement conduit dans la chambre des maîtres, transformée en une unité de soins intensifs improvisée. Des moniteurs cardiaques bipaient au milieu des boiseries d’acajou et des tableaux de maîtres italiens.
Dans le couloir, les deux hommes Moretti attendaient.
Giovanni, épuisé mais refusant catégoriquement de regagner son lit, était assis dans un nouveau fauteuil roulant, enveloppé dans la couverture chauffante que Nora lui avait offerte. À ses côtés, Lorenzo faisait les cent pas, fumant cigarette sur cigarette malgré l’interdiction médicale, ses yeux gris rivés sur la lourde double porte fermée.
La porte s’ouvrit enfin. Le docteur Rossi retira son masque chirurgical, le visage marqué par une tension extrême.
« Lorenzo… Don Giovanni… » commença le médecin en essuyant la sueur qui perlait sur son front.
« Parle, Rossi, trancha Lorenzo d’un ton sec, la main crispée sur son briquet en argent. Si elle meurt, tu ne quittes pas ce domaine vivant. »
« Elle est vivante, s’empressa de répondre le médecin, conscient que la menace n’avait rien d’une métaphore. Le travail a failli se déclencher sous le coup du stress et des traumatismes physiques. Elle souffre d’une dénutrition sévère, d’une anémie avancée et de multiples contusions dues aux mauvais traitements qu’elle a subis ces dernières semaines. Mais le fœtus est intact. Le rythme cardiaque de l’enfant est régulier et puissant. C’est un miracle, compte tenu de ce qu’elle a enduré. Nous lui avons administré des tocolytiques puissants pour stopper les contractions et des solutés de réhydratation. Elle a besoin d’un repos absolu, de calme et d’une alimentation surveillée pendant les trois prochains mois. »
Giovanni laissa échapper un long soupir rauque qui sonna comme une prière d’action de grâce.
Lorenzo ferma les yeux un court instant, laissant la tension accumulée s’évacuer par ses épaules. Quand il les rouvrit, l’homme d’affaires impitoyable avait repris le dessus.
« Je veux une équipe de quatre infirmières d’élite logées au domaine jusqu’au terme de sa grossesse, ordonna Lorenzo. Marco s’occupera de leur sélection. La moindre négligence sera considérée comme un acte de haute trahison envers cette famille. Est-ce que je me suis bien fait comprendre ? »
« Parfaitement, Lorenzo, assura le médecin en s’inclinant respectueusement. »
« Puis-je… la voir ? » demanda une voix brisée depuis le fauteuil roulant.
Lorenzo baissa les yeux vers son père. L’admiration et la culpabilité se mêlaient dans le regard du jeune parrain. Pendant cinq ans, il avait cru son père fini, incapable de ressentir ou de comprendre, le laissant aux mains d’une employée qu’il payait grassement sans jamais vérifier ses états de service.
« Bien sûr, Père. Venez. »
Lorenzo poussa doucement le fauteuil de son père à l’intérieur de la suite impériale.
Nora reposait au centre d’un lit gigantesque à baldaquin, drapée dans des soies blanches et du duvet d’oie. Son visage était pâle, presque translucide, mais sa respiration était désormais calme et régulière. Ses petites mains, nettoyées et bandées avec soin par le médecin, reposaient sur la couette.
Lorenzo arrêta le fauteuil tout près du matelas. Giovanni tendit lentement sa main valide et effleura les doigts bandés de la jeune fille.
À ce contact, les paupières de Nora s’ouvrirent avec lenteur. Elle papillonna un instant, désorientée par la lumière tamisée et le luxe inouï qui l’entourait. Elle crut d’abord qu’elle était morte et qu’elle venait d’entrer dans un autre monde.
Puis son regard croisa les yeux sombres et brillants du vieil homme.
« John… ? chuchota-t-elle d’une voix faible. Où sommes-nous ? Est-ce que… est-ce que Lily va bien ? »
« Lily va bien, mon enfant, répondit Giovanni d’une voix douce, les yeux mouillés d’une tendresse infinie. Elle vivra. Et elle aura la vie magnifique que tu lui as promise devant le feu. »
Nora ouvrit de grands yeux stupéfaits en entendant le son de sa voix.
« Vous… vous me parlez ? »
« Je m’appelle Giovanni, petite, dit le vieil homme avec un faible sourire plein de bienveillance. Tu m’as sauvé de l’enfer sans savoir qui j’étais. Aujourd’hui, c’est à mon tour de veiller sur toi. »
Lorenzo s’avança à la lueur des lampes de chevet. Nora eut un mouvement instinctif de recul en voyant le maître redouté, mais Lorenzo posa une main rassurante sur le dossier du fauteuil de son père.
« N’aie pas peur, Nora, dit Lorenzo d’un ton d’une douceur que ses hommes ne lui avaient jamais connue. Tu ne nettoieras plus jamais un seul sol de ta vie. Tu n’auras plus jamais froid, et personne ne te menacera plus jamais. Cette maison est la tienne désormais. »
« Mais… mes dettes… bégaya la jeune femme, encore abasourdie par l’incongruité de la situation. L’homme avec qui j’étais… Brody… il a emprunté de l’argent à des gens dangereux dans le Bronx. Ils m’ont dit qu’ils viendraient me chercher dès que j’aurais accouché… »
Un rictus glacial déforma les lèvres de Lorenzo. Il échangea un regard complice avec son père. Dans ce regard-là, l’ancienne dynastie et la nouvelle se rejoignaient dans une symbiose parfaite.
« Ne t’inquiète plus pour cet homme, Nora, répondit Lorenzo calmement en glissant une main dans sa poche. Marco a déjà retrouvé la trace de ton Brody il y a deux heures. Il essayait de fuir vers le sud avec l’argent qu’il t’avait volé. Disons simplement que ses créanciers ne viendront plus jamais frapper à ta porte. Quant à lui… il est actuellement en train de faire un voyage sans retour au fond de l’océan Atlantique. Plus personne sur cette terre ne te fera de mal. Tu as ma parole, et la parole d’un Moretti est une loi gravée dans le sang. »
Nora laissa échapper un sanglot de soulagement pur, les digues de sa peur se brisant enfin après des mois de terreur solitaire. Giovanni serra plus fort sa petite main bandée, lui offrant l’ancrage solide dont elle avait manqué toute sa vie.