« Qu… quoi ?! hoqueta Mme Gable, pétrifiée d’effroi, incapable de faire le lien entre le légume qu’elle insultait depuis cinq ans et le monstre d’acier qui la tenait désormais à sa merci. V-vous… ? »

Dans l’embrasure de la porte, un pas lourd et mesuré résonna sur le parquet.

Lorenzo se tenait là.

Il était venu seul, guidé par les éclats de voix hystériques qui avaient traversé la galerie. Derrière lui, alertés par le vacarme, Marco et deux gardes du corps lourdement armés venaient d’apparaître, leurs pistolets automatiques dégainés dans un réflexe instinctif.

Lorenzo s’arrêta net. Le spectacle qui s’offrait à ses yeux dépassait tout ce qu’il aurait pu concevoir dans ses cauchemars les plus étranges.

Sur le sol, une jeune femme enceinte gisait en sanglotant, brisée de douleur, son uniforme déchiré. Debout devant elle, Mme Gable gémissait d’angoisse, le poignet broyé par la main de son père. Et dans le fauteuil roulant, le patriarche déchu, celui que les meilleurs neurologues du monde avaient déclaré définitivement éteint, se tenait droit, le buste décollé du dossier en cuir.

« Lorenzo… »

Le mot tomba dans la pièce comme une détonation.

Ce n’était pas un murmure. C’était une voix rauque, déchirée par cinq années de mutisme forcé, chargée de gravier, de cendres et de sang, mais portant en elle toute l’autorité absolue du fondateur de la dynastie Moretti.

Lorenzo tomba presque à la renverse. Ses yeux gris s’agrandirent d’une stupeur indescriptible.

« Père… ? balbutia l’homme le plus craint de New York, la voix soudainement redevenue celle d’un enfant tremblant devant le maître du monde. Vous… vous parlez ? »

Giovanni ne lâcha pas le poignet de la gouvernante. Au contraire, il le tordit d’un quart de tour supplémentaire. Mme Gable s’effondra sur les genoux avec un cri d’agonie strident.

« Tu as laissé… des hyènes… régner sur ma maison, Lorenzo, cracha le vieil homme en articulant chaque syllabe avec une difficulté titanesque mais une clarté impitoyable. Tu as laissé cette chienne… torturer la seule personne… qui m’a traité comme un homme. »

Le regard de Giovanni quitta la gouvernante pour se poser sur Nora, qui pleurait silencieusement au sol, incapable de comprendre le prodige qui se déroulait sous ses yeux.

« Elle m’a nourri… de ses propres mains, continua le vieux parrain, sa voix reprenant de la puissance à chaque souffle. Elle a acheté… une couverture pour mes vieux os… avec ses pourboires de misère. Elle m’a parlé… avec respect… pendant que tes valets me jetaient des restes froids… et que cette bête immonde… me battait dans le noir. »

À chaque mot de son père, le visage de Lorenzo devenait plus sombre, virant à une teinte de plomb liquide. La stupéfaction initiale s’était effacée, balayée par une fureur glaciale et monstrueuse qui fit reculer d’un pas même ses propres hommes de main.

Lorenzo reporta lentement son regard sur Mme Gable, qui rampait désormais sur le parquet, tremblante de tous ses membres, urinant de terreur sur son uniforme impeccable.

« Traité comme un roi… ? murmura Lorenzo d’une voix si basse qu’elle semblait venir d’outre-tombe. C’est ce que vous m’avez dit dans le grand hall, Gable. Les meilleurs soins possibles ? »

« M-Monsieur Moretti, pitié ! glapit la femme en levant ses mains suppliantes, son poignet déjà violacé et difforme. C’est un mensonge ! Il est fou ! Il a perdu la tête avec ses attaques ! Cette fille est une voleuse, elle a tout inventé pour me nuire, je vous jure sur ma vie que… »

Un coup de feu assourdissant retentit dans la pièce.

Le projectile frôla l’oreille de Mme Gable et alla pulvériser le miroir ancien fixé au-dessus de la commode. Les éclats de verre tombèrent en pluie scintillante sur ses épaules voûtées. Mme Gable poussa un hurlement aigu et se roula en boule sur le sol, les mains sur la tête.

Lorenzo n’avait même pas cligné des yeux en abaissant le canon fumant de son Sig Sauer.

« Marco, ordonna Lorenzo sans quitter la femme des yeux. Fais descendre cette ordure dans les caves du domaine. Celles où mon père interrogeait les traîtres de Philadelphie dans les années quatre-vingt-dix. Personne ne lui donne à boire. Personne ne lui donne à manger. Et rassemble tout le reste du personnel dans la salle de bal. Quiconque a posé un doigt sur mon père ou sur cette fille aura les doigts brisés un par un avant la tombée de la nuit. »

« Tout de suite, patron, répondit Marco d’un ton sec et sans réplique. »

Deux mastodontes empoignèrent la gouvernante par les aisselles et la traînèrent hors de la pièce comme un sac de détritus. Ses hurlements de supplication s’éteignirent lentement le long des couloirs silencieux de l’aile est.

Dès que le silence fut revenu, Giovanni relâcha enfin sa respiration. L’effort surhumain qu’il venait d’accomplir lui avait vidé les veines de toute énergie. Ses paupières s’alourdirent, mais son bras droit resta levé, tremblant de fatigue, pointant obstinément vers le sol.

« Lorenzo… dit le vieil homme, sa voix faiblissant dangereusement. Le bébé… La petite fille… Sauve-les. »

Lorenzo se précipita.

Pour la première fois depuis des décennies, l’héritier de l’empire Moretti s’agenouilla sur le parquet poussiéreux sans se soucier de son costume à dix mille dollars. Il glissa avec une délicatesse inattendue ses mains puissantes sous les épaules et les genoux de Nora, soulevant la jeune femme évanouie dans ses bras.

« Marco ! rugit-il en se tournant vers la porte. Fais venir l’hélicoptère médicalisé ! Immédiatement ! »

« Le blizzard est trop violent, Lorenzo ! cria Marco depuis le couloir. Aucun appareil ne peut décoller de l’hôpital de Westchester avec ce vent ! »

« Alors fais venir le médecin privé de la famille en motoneige, s’il le faut ! hurla Lorenzo avec une rage désespérée. S’il n’est pas ici dans vingt minutes, dis-lui que je ferai brûler sa clinique jusqu’aux fondations ! Fais préparer la suite principale ! Les draps les plus chauds ! Tout le matériel de réanimation ! Bougez-vous, bande d’incapables ! »