Nora s’écroula sur les genoux, haletante, les larmes coulant sans retenue sur ses joues creuses.

« Mon Dieu… pas maintenant… s’il vous plaît, pas mon bébé… » supplia-t-elle le néant, les deux bras enroulés fermement autour de son ventre pour conjurer la douleur.

Le silence de l’aile est retomba, pesant et mortel. Dans cette aile abandonnée, personne ne viendrait l’aider. Les domestiques évitaient cet endroit comme la peste, effrayés par l’atmosphère de tombeau qui y régnait.

Seul un homme se trouvait là.

Dans la chambre 4B, la porte était restée entrouverte après le passage précipité de Nora plus tôt dans la matinée.

À l’intérieur, Giovanni Moretti était assis face à la fenêtre. Malgré la tempête qui faisait rage au-dehors, la pièce n’était pas aussi glaciale que par le passé, grâce au feu que Nora avait alimenté avant l’aube. Mais l’esprit du vieillard, lui, était en ébullition.

Le choc de la malle dans l’escalier n’avait pas échappé à ses sens aiguisés. Depuis cinq ans qu’il était privé de la parole et de la marche, son ouïe et son intuition s’étaient développées jusqu’à atteindre une acuité presque animale. Il avait entendu les cris étouffés, le raclement du cuir et du fer sur les marches en pierre, et enfin, ce gémissement de détresse absolue qu’il ne connaissait que trop bien.

C’était elle.

La petite qui lui apportait des soupes chaudes au péril de sa place. Celle qui avait dépensé ses pauvres sous pour lui offrir une couverture douce pendant que le personnel le laissait grelotter dans ses excréments. Celle qui lui avait parlé de sa petite Lily avec des étincelles d’espoir pur dans les yeux.

Dans le cerveau de l’ancien parrain, les synapses s’embrasèrent d’une fureur sourde. Pendant des années, il avait supporté les gifles humiliantes de Mme Gable, les railleries des valets qui lui crachaient dessus quand il souillait ses draps, l’abandon silencieux de son propre fils qui ne voyait en lui qu’un vestige embarrassant. Il avait tout encaissé avec une patience de prédateur pétrifié.

Mais toucher à cette gamine ? La torturer alors qu’elle portait la vie ?

Une secousse électrique parcourut son bras droit. Les doigts calleux de sa main droite, jusqu’alors inertes et recroquevillés sur le cuir de l’accoudoir, se détendirent imperceptiblement. La haine, plus puissante que n’importe quelle thérapie neurologique, commença à forcer le passage à travers les voies nerveuses brisées de son corps.

Dans le couloir, Nora rampa sur quelques mètres. Elle ne pensait plus aux malles, ni aux menaces de Mme Gable. Son instinct de survie la guidait vers le seul endroit de cette immense demeure où elle ne se sentait pas jugée, le seul lieu où elle trouvait un semblant de paix humaine : la chambre 4B.

Poussant la porte d’une main tremblante, elle s’effondra sur le tapis usé au pied du fauteuil roulant.

« John… gémit-elle dans un souffle brisé. Je… je ne peux plus. Je crois que j’ai fait du mal à Lily… J’ai tellement mal… »

Sa tête reposait contre le repose-pied en métal du fauteuil. Ses yeux se fermaient sous l’effet de l’épuisement et de la douleur. Elle était brûlante de fièvre, son petit corps secoué de frissons violents.

Au-dessus d’elle, Giovanni baissa les yeux.

Ce qu’il vit le fit trembler d’une rage millénaire. Les mains de Nora étaient écorchées vives, couvertes de suie et de sang séché. Sur ses poignets pâles, les marques nettes des doigts de Gable commençaient à virer au noir. La petite respirait avec une peine infinie, recroquevillée comme un animal agonisant.

Une larme roula sur la joue parcheminée du vieillard. Mais cette fois, ce n’était pas une larme de tristesse ou de résignation. C’était une larme de sang, le prélude d’un jugement sans merci.

Lentement, dans un grincement de tendons douloureux et oubliés, la main droite de Giovanni se leva de l’accoudoir. Le mouvement était saccadé, lourd, presque surnaturel pour un homme déclaré cliniquement incapable de tout geste volontaire depuis une demi-décennie. Ses doigts décharnés descendirent lentement vers la chevelure brune et emmêlée de Nora.

Il posa sa paume sur son front brûlant.

Nora tressaillit faiblement, croyant rêver sous l’effet du délire. La chaleur de cette main, bien que tremblante, était ferme, protectrice, presque paternelle.

C’est à cet instant précis que la porte de la chambre s’ouvrit à la volée.

Mme Gable entra en trombe, un trousseau de clés lourdes cliquetant à sa ceinture, le visage écarlate de colère.

« Espèce de petite traînée fainéante ! hurla-t-elle sans même regarder où elle mettait les pieds. Tu as osé abandonner les malles en plein milieu du passage ? Un valet a failli se rompre le cou ! Tu te crois chez ta mère ? Lève-toi d’ici immédiatement avant que je ne te traîne par les cheveux jusqu’à la grille du parc ! »

Elle s’avança à grands pas furieux, saisit Nora par le col de sa robe et la tira brutalement vers le haut.

Nora poussa un hurlement de détresse alors que son corps engourdi était arraché au sol.

« Lâchez-moi… supplia la jeune femme, les yeux révulsés. Le bébé… par pitié, le bébé… »

« Je m’en contrefiche de ton bâtard ! rugit la gouvernante en levant la main pour lui asséner une gifle monumentale. Tu vas apprendre le respect, petite insolente ! »

La main de Mme Gable ne frappa jamais.

Une poigne d’acier, glaciale et implacable comme la mâchoire d’un loup d’hiver, se referma sur son poignet en plein vol.

Mme Gable poussa un couinement de surprise et tenta de dégager son bras, croyant qu’un garde était intervenu. Mais lorsqu’elle tourna les yeux vers l’origine de cette force herculéenne, son cœur manqua un battement, et le sang quitta instantanément son visage pour laisser place à une pâleur de cadavre.

Ce n’était pas un garde.

C’était l’homme dans le fauteuil.

Giovanni Moretti ne regardait plus le vide. Ses yeux noirs, autrefois ternes et voilés par la sénilité supposée, flamboyaient d’une lucidité terrifiante, luisants d’une fureur diabolique. Ses lèvres ne tremblaient plus. Ses doigts, noueux mais animés d’une force issue des profondeurs mêmes de la volonté humaine, serraient les os du poignet de la gouvernante avec une telle pression que l’on entendit un craquement sinistre sous la peau.