Madame Gable se tourna vers la rangée d’employés, le visage déformé par un mépris féroce. Ses yeux injectés d’une nervosité mauvaise se posèrent avec l’acuité d’un rapace sur la silhouette fragile de Nora, recroquevillée au bout du rang.

« Vous avez entendu le maître ? » aboya l’intendante à mi-voix, craignant d’élever le ton près du bureau tout en distillant son venin. « Rien ne doit dépasser. Tout doit briller. Et vous, la souillon… qu’est-ce que vous attendez ? Le banquet du soir exige cinquante kilos de victuailles montés des réserves souterraines. Allez-y. Maintenant. »

Nora tressaillit. Une douleur lancinante lui mordait le bas des reins. « Madame Gable, je vous en supplie… les marches sont gelées et les cageots sont trop lourds. Mon ventre… j’ai des crampes depuis l’aube. Laissez-moi faire les lits ou nettoyer l’argenterie. »

L’intendante fit un pas rapide, saisissant Nora par le tissu rêche de son uniforme trop grand, plantant ses ongles dans la chair tendre de son bras jusqu’à arracher une plainte étouffée à la jeune femme.

« Tu te crois spéciale parce que tu portes le bâtard d’un voyou en fuite ? » siffla Gable, son souffle aigre heurtant le visage blême de la jeune femme. « Tu n’es rien ici. Une bouche inutile qu’on tolère par charité chrétienne. Tu descends ces caisses ou je te jette sur le perron, dans le blizzard, sans manteau et sans un centime. Tu penses que Lorenzo Moretti lèvera le petit doigt pour une moins-que-rien ? Si tu refuses, tu crèveras de froid avant la tombée de la nuit. Exécute-toi. »

Nora baissa les yeux. Les larmes lui brûlaient les paupières, mais la terreur viscérale de voir sa fille mourir dans la neige eut raison de sa fierté. « Oui, madame. »

Pendant trois heures, Nora vécut un véritable calvaire. L’escalier menant aux caves était taillé à même la roche froide de la falaise, humide, obscur et glissant. Chaque sac de pommes de terre, chaque caisse de conserves en fonte brisait un peu plus sa résistance. Ses jambes flageolaient. Son cœur cognait à grands coups sourds contre ses côtes, et sous sa robe, son ventre se durcissait par vagues d’une douleur aiguë, annonciatrice de contractions prématurées.

Pourtant, au milieu de cet épuisement, sa pensée ne dérivait que vers une seule pièce : la 4B. L’aile est.

Le vieux John.

Elle savait qu’avec le tumulte provoqué par l’arrivée du maître, personne ne monterait nourrir le vieillard. Ils le laisseraient mourir de soif plutôt que de risquer de déplaire à Lorenzo par un retard dans le service.

Profitant d’un instant où les cuisiniers déchargeaient le gibier, Nora, les lèvres bleuies par le froid et le corps brisé, glissa deux petits pains chauds et une fiole de bouillon gras dans la poche de son tablier. Traînant les pieds, haletante, elle gravit l’escalier dérobé des domestiques pour rejoindre l’aile délaissée.

La porte de la 4B s’ouvrit sans un bruit.

La pièce était plongée dans une pénombre que seul combattait le foyer qu’elle avait allumé la veille, désormais réduit à des braises mourantes. Dans son fauteuil, Giovanni Moretti n’avait pas bougé d’un millimètre. Mais ses yeux — ces yeux sombres, profonds, perçants comme deux dagues d’acier — se tournèrent instantanément vers la porte dès qu’elle franchit le seuil.

« Bonjour, John… » souffla-t-elle d’une voix brisée.

Elle tenta d’afficher un sourire, mais son visage se tordit dans un rictus de douleur. Elle s’agenouilla près de lui, ranima les braises avec quelques bûchettes, puis posa sa main calleuse sur les genoux du vieil homme, recouverts par la couverture chauffante qu’elle lui avait offerte.

« Je n’ai pas pu vous apporter grand-chose aujourd’hui », murmura-t-elle en sortant les pains tièdes. « Le… le fils est arrivé. Tout le monde court partout. C’est un homme terrifiant, John. Il a des gardes avec des pistolets. S’il savait comment ils vous traitent quand il n’est pas là… Mais je n’ai pas osé parler. Je suis lâche. J’ai trop peur pour Lily. »

Giovanni ne cilla pas, mais un tremblement imperceptible parcourut sa main gauche. Ses prunelles se posèrent sur le poignet de Nora. Les hématomes violacés laissés par la poigne de fer de Gable étaient visibles sous la manche retroussée.

Une sueur froide perlait sur le front de la jeune femme. Soudain, une crampe atroce la plia en deux. Nora tomba à genoux, poussant un gémissement rauque, les deux mains agrippées à son ventre proéminent.

« Non… pas maintenant… s’il te plaît, mon bébé… pas maintenant », gémit-elle contre le tapis usé.

Un son rauque, étouffé, déchira le silence de la pièce.

Nora releva la tête, incrédule.

C’était un râle venu du fond de la gorge de Giovanni. Ses doigts émaciés se crispaient avec une force surnaturelle sur l’accoudoir en chêne, ses articulations blanchissant sous la tension. Son regard ne montrait plus la brume feinte de la sénilité ; il brûlait d’une fureur pure, ancestrale, volcanique. Il la regardait. Il voyait sa détresse. Et pour la première fois en cinq ans, un homme prisonnier de sa propre chair livrait une guerre totale contre ses nerfs rompus pour bouger.

« Tout va bien, John… » sanglota-t-elle, prenant la réaction de l’homme pour de la panique. « Je… je vais me reposer deux minutes ici avec vous. Ne vous inquiétez pas pour moi. »

Elle posa sa tête contre le rebord du fauteuil roulant, cherchant un semblant de réconfort auprès de l’unique être vivant de cette forteresse qui ne la regardait pas avec dégoût. Giovanni baissa très lentement sa main gauche, millimètre par millimètre, dans un effort qui lui fit perler de la sueur sur les tempes. Ses doigts rugueux vinrent finalement se poser sur les cheveux bruns et ébouriffés de la jeune femme. Une caresse maladroite, lourde, mais d’une tendresse infinie. Une bénédiction silencieuse.

La porte de la chambre s’ouvrit alors avec fracas.

Madame Gable se tenait sur le seuil, une lampe-torche à la main, le visage tordu de rage. Deux valets d’étage se tenaient derrière elle.