« Je l’ignore. Elle est arrivée avec deux gardes du corps privés et son avocat. Elle exige de voir Elena, prétendant qu’Elena a volé des bijoux de famille avant de s’enfuir et qu’elle retient son futur petit-fils en otage dans un établissement non conventionné. Le service de sécurité de la clinique les retient dans le hall, mais ils menacent de faire intervenir un huissier de justice ! »

« Ne la laisse pas monter, Marcelle ! J’arrive dans dix minutes. Si un seul de ses hommes tente de franchir les portes du service, appelle le 17 et signale une tentative d’agression sur patiente hospitalisée. »

Je coupai la communication, me tournant vers Vincent. Le vieux juriste avait déjà son pardessus sur les épaules. « Je viens avec toi. C’est le moment d’abattre nos premières cartes. »

Nous arrivâmes devant la clinique Sainte-Anne sous une pluie battante qui transformait l’asphalte en miroir noir. Deux imposantes berlines noires aux vitres teintées étaient garées en travers de l’allée réservée aux ambulances, bloquant l’accès.

Dans le hall d’accueil baigné d’une lumière fluorescente crue, le spectacle était surréaliste. Catherine Vance, drapée dans un manteau en vison noir, se tenait au centre de la pièce, tapotant impatiemment le sol avec sa canne à pommeau d’argent — une simple coquetterie aristocratique qu’elle affectionnait particulièrement. À ses côtés se trouvait Maître Debré, un avocat d’affaires aux dents longues, connu pour défendre les pires requins de la finance, ainsi que deux molosses en costume sombre.

Lucas était là lui aussi, adossé au comptoir d’accueil, soufflant la fumée d’une cigarette électronique au nez d’une infirmière paniquée, son inséparable smartphone braqué sur le personnel soignant.

« Vous n’avez aucun droit d’obstruer le passage d’une grand-mère soucieuse de la santé de sa descendance ! » tonnait Catherine avec une voix de stentor qui faisait trembler les vitres. « Cette fille est une instable psychologique. Elle est sous notre tutelle matérielle. Si vous refusez de me laisser monter, je ferai fermer votre misérable établissement d’ici la semaine prochaine ! »

« Vous ne ferez fermer absolument rien, Catherine. »

Ma voix résonna dans le hall avec une clarté métallique. Tous les regards se tournèrent vers nous. En me voyant entrer, flanqué de Vincent Thorne, le sourire narquois de Lucas s’effaça instantanément. Quant à ma mère, ses yeux se plissèrent, dardant sur moi deux flèches empoisonnées.

« Daniel », susurra-t-elle, reprenant aussitôt un ton mielleux et condescendant. « Tu es enfin là. Arrête cette comédie grotesque. Tu as laissé ton employée, cette fille des rues, te monter la tête. Elle a osé porter plainte pour violences domestiques ? C’est le monde à l’envers. Nous sommes venus la ramener à la raison avant que son comportement ne ruine la réputation des Vance. »

« Cette “fille des rues” est mon épouse légitime devant la loi et devant Dieu », répondis-je en m’avançant jusqu’à me trouver à moins d’un mètre d’elle. « Et l’enfant qu’elle porte ne portera jamais ton venin. »

Maître Debré tenta de s’interposer, ajustant ses lunettes d’un air pédant. « Monsieur Vance, en tant que conseil de Madame Catherine Vance, je vous rappelle que la résidence conjugale appartient au patrimoine indivis géré par la fiducie familiale. Tout départ précipité avec soustraction de biens mobiliers… »

« Taisez-vous, Debré », intervint Vincent Thorne d’une voix tonitruante qui fit sursauter les deux gardes du corps. « Vos arguties juridiques de bas étage ne vous sauveront pas cette fois. J’ai déposé il y a exactement quarante-cinq minutes, sur le bureau du procureur de la République, une plainte pour séquestration, tortures et actes de barbarie sur femme enceinte, accompagnée d’un certificat d’incapacité totale de travail de trente jours. »

Un murmure de stupeur parcourut le personnel hospitalier rassemblé derrière le comptoir.

Catherine laissa échapper un rire sec, presque hystérique. « Vincent… toujours aussi théâtral. Tu n’as aucune preuve. Une dispute domestique entre une belle-mère et sa bru insolente ? Un simple désaccord sur la tenue de maison ! Aucun juge ne mettra en examen une Vance sur la base des divagations d’une servante. »

« Une simple dispute ? » repris-je en sortant mon propre téléphone. J’activai le haut-parleur et lançai l’enregistrement de l’appel de Lucas.

La voix nasillarde et cruelle de mon frère résonna dans tout le hall :« Maman lui apprend la gratitude… Maman dit que si tu ne ramènes pas cette fille d’ici ce soir… on dira qu’elle est tombée dans les escaliers parce qu’elle était ivre. C’est parole contre parole, et notre parole pèse cinquante millions d’euros… »

Le visage de Lucas devint livide. Il ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n’en sortit. Il ressemblait à un poisson agonisant hors de l’eau.

« Espèce d’imbécile ! » siffla Catherine en se tournant vers son fils chéri, lui assénant un violent coup de son sac à main sur le bras. « Tu as parlé à ce traître ? »

« Mais… Maman, je voulais juste lui mettre la pression ! » balbutia le jeune homme en reculant, terrorisé par la rage brute qui déformait les traits de sa mère.

« Ce n’est pas tout, Catherine », poursuivit Vincent en sortant une copie de la dénonciation financière. « Une brigade financière est actuellement en train de perquisitionner les bureaux de Lark Consulting et de saisir les relevés des comptes offshore aux Bahamas. Quatre millions deux cent mille dollars détournés de Vance Logistique. Le parquet financier a délivré un mandat d’amener contre le gérant de paille… qui n’est autre que ton petit génie de fils. »

À cet instant précis, le vernis aristocratique de Catherine Vance se fissura complètement. La grande dame de la haute société disparut pour laisser place à un prédateur acculé, écumant de rage.