« Elle a déjà allumé l’incendie, Vincent. Moi, je vais simplement m’assurer qu’elle y reste enfermée. »

Acte III : Les Secrets du Patriarche
Le cabinet de Maître Thorne était niché dans un vieil immeuble haussmannien du quartier des ministères, tapissé de bibliothèques en acajou qui pliaient sous le poids des codes civils et des recueils de jurisprudence. Lorsque j’entrai, le vieil avocat était debout près de la cheminée, un verre de scotch à la main, les sourcils broussailleux froncés au-dessus de lunettes demi-lune.

Sans un mot, j’étalai sur sa vaste table de travail les relevés bancaires, les organigrammes des sociétés écrans, ainsi que le rapport préliminaire rédigé par Marcelle Aubry sur les blessures d’Elena.

Pendant plus d’une heure, Vincent examina les documents dans un silence religieux, n’interrompant sa lecture que par quelques grognements sourds ou en griffonnant des notes rapides sur un bloc juridique jaune. Lorsqu’il reposa enfin les photographies des hématomes d’Elena, ses yeux lançaient des éclairs.

« C’est une abjection », murmura-t-il, la voix tremblante d’une colère contenue. « Traiter une femme dans cet état… Ton père se retournerait dans sa tombe. Arthur avait ses faiblesses, Daniel, Dieu sait qu’il en avait, mais il n’aurait jamais toléré une telle barbarie sous son toit. »

« Qu’avons-nous juridiquement, Vincent ? » demandai-je, les mâchoires serrées.

« Sur le plan pénal, c’est un festival », expliqua l’avocat en tapotant le dossier médical. « Violences volontaires aggravées sur personne vulnérable en raison de son état de grossesse, avec préméditation et diffusion d’images attentatoires à la dignité humaine. Pour Lucas et ta mère, cela relève directement du tribunal correctionnel, avec un risque réel de détention provisoire si le juge d’instruction constate un risque de subornation de témoin ou de récidive. L’enregistrement de ton appel avec Lucas verrouille leur défense : ils ne pourront jamais plaider l’accident domestique. »

« Et pour l’argent ? »

Vincent sourit, d’un sourire sans joie, semblable à celui d’un vieux loup qui sent l’odeur du sang. « C’est là que le piège se referme sur elle. Ce que tu as découvert avec ces sociétés écrans constitue un abus de biens sociaux caractérisé, du recel et du faux et usage de faux en écriture de commerce. Mais il y a quelque chose que tu ignores, Daniel. Quelque chose que ton père m’avait chargé de te révéler uniquement si Catherine franchissait la ligne rouge. »

Je me redressai sur ma chaise, le cœur battant à tout rompre. « De quoi s’agit-il ? »

Vincent se dirigea vers le lourd coffre-fort encastré dans le mur derrière son bureau. Après avoir composé la combinaison, il en sortit une enveloppe scellée à la cire rouge, frappée des initiales de mon père.

« Deux mois avant sa mort », commença Vincent d’une voix solennelle, « Arthur a découvert que ta mère entretenait depuis des années une liaison avec son gestionnaire de patrimoine, un individu nommé Richard Morel. Mais pire encore, Arthur a découvert que Lucas… n’était pas son fils biologique. »

Le sol sembla se dérober sous mes pieds. La pièce tangua un instant. « Quoi ? »

« Lucas est le fils de Richard Morel », continua l’avocat sans ciller. « Ton père l’a appris par un test ADN effectué en secret après avoir surpris une conversation entre eux. Catherine l’ignorait sans doute, ou du moins elle pensait qu’Arthur ne saurait jamais. Ton père était dévasté. Mais au lieu de provoquer un scandale public qui aurait anéanti la réputation de l’entreprise et fait chuter les cours de bourse, il a modifié les statuts du trust familial dans le plus grand secret. »

Vincent brisa la cire de l’enveloppe et en sortit un document juridique officiel, revêtu du sceau d’un notaire londonien.

« Ce document est un codicille testamentaire conditionnel », expliqua-t-il en me tendant les feuillets. « Arthur stipule que si Catherine ou Lucas tentaient de porter atteinte à l’intégrité de l’entreprise, ou s’ils se rendaient coupables d’actes délictueux prouvés à l’encontre de toi ou de tes descendants directs, la totalité de leurs droits d’usufruit, leurs rentes mensuelles et leurs parts sociales seraient immédiatement et irrévocablement révoquées au profit exclusif de ton premier enfant légitime. »

Je fixai le document, les yeux brouillés par une émotion indicible. Mon père avait tout prévu. Il connaissait la noirceur insondable de la femme avec laquelle il avait partagé sa vie. Il savait qu’un jour, son venin se tournerait contre moi.

« L’enfant qu’Elena porte en son sein », murmura Vincent avec une gravité biblique, « est, dès l’instant de sa naissance, l’unique propriétaire légal du domaine familial, des comptes fiduciaires et de la majorité absolue des actions du Groupe Vance. Catherine ne possède rien d’autre que ses vêtements et quelques bijoux personnels. Cette maison dans laquelle elle a humilié ta femme… elle appartient déjà virtuellement à ton fils. »

Une onde d’énergie froide parcourut mes veines. La pièce d’échecs maîtresse était entre mes mains. Mais je savais que nous devions agir avec une précision chirurgicale. Si Catherine sentait le vent tourner avant que la justice n’intervienne, elle était capable de fuir à l’étranger avec les liquidités restantes ou de détruire les serveurs informatiques de l’entreprise.

« Vincent », dis-je en me levant, « prépare la plainte pénale avec constitution de partie civile. Demande une ordonnance de protection immédiate pour Elena et moi, avec interdiction d’approcher à moins de cinq cents mètres. Et active ce codicille auprès du procureur et du juge des tutelles. Mais avant que la police ne frappe à sa porte, je veux qu’elle sache. Je veux voir son visage quand elle comprendra que son propre orgueil a creusé sa tombe. »

Acte IV : La Contre-Attaque Venimeuse
Pendant que nous finalisions les actes juridiques au cabinet de Vincent, le docteur Aubry m’appela d’urgence sur mon téléphone sécurisé.

« Daniel ! Viens vite. Ta mère est ici. »

Le sang ne fit qu’un tour dans mes artères. « Quoi ? Comment a-t-elle su ? »