PARTIE 2 — LE PASSÉ QUE BERNARD N’AVAIT JAMAIS OUBLIÉ
La salle de MMA se trouvait dans un ancien entrepôt industriel près des quartiers portuaires de Marseille.

Les murs étaient en béton brut.

De grandes poutres métalliques soutenaient le plafond.

Plusieurs sacs de frappe pendaient au-dessus des tapis sombres.

Au centre, une cage noire occupait une grande partie de l’espace.

Quatre combattants s’entraînaient habituellement avec Théo.

Ils connaissaient son tempérament.

Son orgueil.

Sa mauvaise humeur lorsqu’il perdait un combat.

Mais ils ne l’avaient jamais vu aussi agressif envers Élodie.

Ce jour-là, elle était venue récupérer quelques affaires et annoncer qu’elle souhaitait mettre fin à leur relation.

Théo l’avait mal accepté.

La discussion avait commencé près des vestiaires.

Puis le ton était monté.

« Tu ne peux pas me quitter comme ça ! »

Élodie avait reculé.

« Je ne veux plus continuer, Théo. »

« C’est ton père qui t’a monté la tête ? »

« Non. C’est ma décision. »

Théo avait frappé violemment du plat de la main contre un casier métallique.

Élodie avait sursauté.

Puis il s’était approché.

« Tu crois que tu peux m’humilier devant tout le monde ? »

Elle avait essayé de passer.

Il lui avait barré le chemin.

En voulant s’éloigner, Élodie avait heurté le bord d’un banc.

Une marque était apparue sur sa joue.

Théo avait semblé surpris pendant une seconde.

Mais au lieu de lui demander si elle allait bien, il avait murmuré :

« Regarde ce que tu me fais faire. »

Élodie avait alors compris qu’elle devait partir.

Elle avait discrètement envoyé un message à son père.

« Papa, peux-tu venir me chercher ? Je suis à la salle. J’ai peur. »

Jean avait immédiatement répondu :

« J’arrive. »

Lorsque Jean entra dans le bâtiment, il remarqua d’abord le visage de sa fille.

Puis sa joue marquée.

Puis les yeux arrogants de Théo.

Il ne demanda pas d’explication.

Il se plaça simplement devant Élodie.

« Viens derrière moi. »

Elle obéit.

Les combattants cessèrent leur entraînement.

Théo sourit avec mépris.

« Tu veux te battre, le vieux ? »

Jean le regarda.

« Tu as fait du mal à ma fille. »

« Et tu vas faire quoi ? »

Jean resta parfaitement immobile.

Élodie agrippa son gilet.

« Papa, s’il te plaît… »

Il sentit ses doigts trembler.

Cette sensation lui rappela une autre époque.

Une nuit lointaine.

Un homme blessé.

Une équipe terrifiée.

Et cette responsabilité immense qui pesait sur ses épaules lorsqu’il devait ramener tout le monde vivant.

Jean inspira doucement.

« J’ai formé des soldats pendant quinze ans. »

Théo éclata de rire.

Mais derrière lui, Bernard venait de comprendre.

L’entraîneur s’approcha.

Son visage était devenu livide.

« Théo… recule. »

Le combattant se retourna.

« Pourquoi ? »

Bernard fixe Jean.

« C’est Jean Moreau… »

Vingt ans plus tôt, Bernard n’était pas entraîneur de MMA.

Il travaillait comme instructeur sportif dans un centre de préparation militaire.

À cette époque, il était un homme jeune, puissant et extrêmement sûr de lui.

Il avait remporté plusieurs compétitions de combat.

Il connaissait parfaitement les techniques de défense et de corps à corps.

Il se considérait comme un expert.

Lorsqu’il rencontra Jean Moreau pour la première fois, il ne fut pas particulièrement impressionné.

Jean n’avait pas l’apparence spectaculaire de certains instructeurs.

Il parlait peu.

Ne cherchait jamais à dominer les conversations.

Et ne participait pas aux démonstrations destinées à impressionner les nouvelles recrues.

Pour Bernard, habitué aux compétitions, cette attitude ressemblait presque à de la faiblesse.

Un jour, il le provoqua devant plusieurs collègues.

« On raconte que vous êtes très fort, mon adjudant. »

Jean leva les yeux.

« Qui raconte cela ? »

Les autres hommes rirent.

Bernard sourit.

« Vous pourriez nous montrer quelques techniques. »

Jean ferma tranquillement son dossier.

« Il y a des cours prévus pour cela. »

« Vous avez peur d’être battu ? »

Jean le regarda longuement.

Puis il répondit :

« Non. J’ai simplement appris à ne pas confondre entraînement et démonstration d’orgueil. »

Cette phrase irrita profondément Bernard.

Mais les événements des semaines suivantes allaient bouleverser sa vision du courage.

Lors d’un exercice organisé dans une région montagneuse, une équipe fut surprise par un changement brutal des conditions météorologiques.

Les communications devinrent difficiles.

Un véhicule de soutien tomba en panne.

Plusieurs hommes furent séparés du groupe principal.

Bernard faisait partie de l’équipe isolée.

Au départ, il resta confiant.

Il connaissait les procédures.

Il avait de l’expérience.

Et il ne voulait pas montrer la moindre inquiétude devant les autres.

Mais les heures passèrent.

La température baissa.

Un jeune militaire se blessa à la jambe.

Un autre commença à montrer des signes d’épuisement.

Bernard tenta de maintenir l’équipe en mouvement.

Puis il comprit qu’ils ne pourraient pas atteindre leur point de rendez-vous dans les conditions prévues.

Pour la première fois de sa carrière, il dut reconnaître qu’il avait besoin d’aide.

L’appel de secours fut transmis.

Jean Moreau faisait partie des responsables chargés de coordonner l’opération de récupération.

Il aurait pu rester au poste de commandement.

Mais les informations disponibles étaient insuffisantes.

Il décida d’accompagner personnellement l’équipe envoyée vers les hommes isolés.

Ce choix ne relevait pas de la bravade.

Il connaissait le terrain.

Il savait que plusieurs soldats étaient inexpérimentés.

Et il estimait que sa présence pouvait faciliter les décisions difficiles.

Lorsque Jean retrouva enfin l’équipe, Bernard était épuisé.

Il avait froid.

Il boitait.

Mais il tenta de se redresser.

« Mon adjudant, je suis responsable de la situation. »

Jean ne répondit pas immédiatement.

Il vérifia d’abord l’état des hommes.

Puis il posa une main sur l’épaule de Bernard.

« Nous parlerons des responsabilités plus tard. Pour l’instant, nous rentrons. »

Le retour fut difficile.

À un moment, Bernard glissa sur un passage dangereux.

Il se blessa à la cheville.

Il ne pouvait presque plus marcher.

« Laissez-moi », murmura-t-il.

Jean secoua la tête.

« Non. »

« Je vais ralentir tout le monde. »