Mes doigts tremblaient tellement que j’appuyai deux fois sur la mauvaise touche avant de composer le 17.

« Police secours, j’écoute. »
« Rue des Ateliers… numéro 14 ! » criai-je dans le combiné d’une voix qui ne m’appartenait plus, rauque, brisée par la terreur. « Ils sont deux, peut-être trois ! Ils enfoncent la fenêtre du sous-sol ! Dépêchez-vous, par pitié, ils sont en train de rentrer ! »
« Restez en ligne, madame. Deux équipages sont en patrouille à trois minutes de votre secteur. Enfermez-vous dans une pièce sûre. Ne tentez rien. »

Une vitre vola en éclats au niveau du sol, sous le plancher de la cuisine. Le bruit résonna sourdement dans les canalisations de fonte.

Ils étaient entrés dans la cave.

Je n’avais pas de pièce sûre. Ma maison n’avait pas d’étage fortifié, pas de porte blindée, pas d’issue dérobée. La trappe qui menait à la cave se trouvait sous le linoléum du vestibule, fermée seulement par un loquet de bois vermoulu qu’un coup d’épaule ferait voler en éclats depuis les marches du sous-sol.

Ivy et Bean m’avaient rejointe dans le salon.

Ivy marchait lentement, le ventre collé au plancher, se faufilant entre les pieds de la bibliothèque. Ses yeux d’or vert ne reflétaient aucune panique désordonnée : elle était en état de concentration absolue, ce calme glaçant des prédateurs qui s’apprêtent à livrer leur dernier combat sur leur propre territoire. Bean, malgré le choc contre le buffet, ne boitait pas. Il s’était placé exactement entre mes chevilles et l’obscurité du couloir, grondant sans interruption, la babine retroussée sur des crocs luisants.

Soudain, sous nos pieds, la trappe de la cave tressaillit.

Un coup sourd résonna contre le bois. Puis un second.
« T’es morte, sale chienne », monta une voix étouffée à travers les planches. « On va te crever, toi et tes bestioles. »

Le loquet de la trappe sauta dans un bruit sec d’écharde.

Le vantail de chêne se souleva de dix centimètres. Une silhouette massive commença à s’extirper de la fosse obscure, couverte de toiles d’araignées et de suie de charbon. C’était un homme immense, vêtu d’un sweat à capuche sombre trempé de sueur, le bas du visage masqué par un bandana noir. Dans sa main droite, une lame de couteau de chasse de vingt centimètres luisait d’un éclat bleuté sous la lumière de la lune.

Je levai la poêle de fonte devant mon visage, reculant pas à pas jusqu’à ce que mes reins heurtent la bibliothèque en pin qui contenait des centaines d’ouvrages reliés.

L’homme posa un genou sur le rebord du plancher. Il ricana, un bruit gras, écœurant de certitude.
« Allez, viens là… »

Il n’eut pas le temps de finir sa phrase.

Ivy ne sauta pas sur lui de face. Avec cette intelligence tactique fulgurante que possèdent certains chats sauvages ayant survécu des mois dans les ruines industrielles, elle utilisa les rayonnages de la bibliothèque. Elle grimpa en trois mouvements verticaux le long des étagères de bois, atteignit le sommet du meuble à deux mètres vingt de haut, et se laissa tomber directement sur les épaules de l’homme par derrière, toutes griffes déployées.

Le poids de la chatte adulte, combiné à la force de chute et à la férocité de ses quatre pattes s’ancrant dans la chair de sa nuque et de ses oreilles, fit basculer l’homme en avant.

Il lâcha un cri étranglé, lâchant son couteau qui glissa sur le parquet ciré en tournoyant. Ses deux bras montèrent instinctivement pour tenter d’arracher l’ouragan de fourrure grise et de griffes qui labourait son cuir chevelu.

Au même instant, Bean entra dans la mêlée avec une sauvagerie calculée. Il ne chercha pas à attaquer le corps. Il se jeta sur le bras droit tendu de l’agresseur au sol, refermant ses mâchoires sur son poignet avec la force désespérée d’un animal qui sait qu’il joue sa vie et celle de sa meute.

L’homme bascula entièrement hors de la trappe, s’écrasant de tout son long sur le sol du couloir, se débattant comme un possédé sous les attaques croisées des deux bêtes.

« Arrache-les ! Enlève-les ! » hurlait-il, roulant sur le dos pour tenter d’écraser Ivy contre le sol, mais la chatte grise esquivait chaque mouvement avec une agilité surnaturelle, bondissant pour replonger ses griffes dans son visage à chaque fois qu’il tentait de se relever.

Dehors, une stridence aiguë déchira enfin la nuit d’août.

Le hurlement des sirènes de gendarmerie. Pas un signal lointain : les avertisseurs deux-tons retentissaient déjà au bout de l’impasse, se répercutant contre les façades de briques avec une puissance assourdissante. Des faisceaux de lumière bleue balayèrent les murs du salon à travers les volets disjoints, transformant la pièce en un théâtre d’ombres convulsives.

Le crissement violent de pneus sur le gravier résonna devant la façade.

« Gendarmerie ! Ne bougez plus ! » cria une voix au mégaphone.

L’homme au sol réussit à repousser Bean d’un coup de talon désespéré. Le petit chat roula contre le bas-côté du mur, mais se redressa immédiatement, prêt à bondir à nouveau. L’agresseur, le visage ruisselant de sang, les vêtements en lambeaux autour du cou, comprit que le piège venait de se refermer sur lui. La panique venait de changer de camp.

Il rampa vers la trappe ouverte pour tenter de fuir par les soupiraux de la cave, mais deux silhouettes en treillis sombre firent irruption par la porte de la cuisine qu’ils venaient de défoncer d’un coup de bélier tactique.

« Lâche ton arme ! Au sol ! Face contre terre ! »

Les lampes torches tactiques inondèrent le couloir d’une lumière blanche, aveuglante, impitoyable. Des lasers rouges dansèrent sur le torse de l’homme qui s’effondra en gémissant, plaquant ses mains sanglantes sur le carrelage. En trois secondes, il fut neutralisé, menotté dans le dos avec un claquement métallique sec et sans appel.

Un second gendarme s’avança prudemment dans le salon, son arme pointée vers le sol, balayant les recoins d’un faisceau circulaire :
« Madame ? Vous êtes blessée ? »