Et puis, il y avait ce rituel. Ce lien indéchiffrable qui dépassait tout ce que j’avais pu observer chez des animaux.
Tous les soirs, vers dix-huit heures, lorsque la sonnerie lointaine de l’usine de conditionnement marquait la fin de la journée d’activité dans le quartier, Ivy et Bean s’asseyaient sur le large rebord intérieur de la fenêtre de la cuisine. La maison donnait sur un terrain vague encombré de palettes et d’herbes hautes, bordé au loin par une zone industrielle vieillissante et, plus au nord, par un lotissement de maisons récentes protégées par de hautes palissades d’épicéas.
Ivy ne clignait presque jamais des yeux. Elle fixait un point invisible à l’horizon, quelque part entre la lisière du bois communal et les clôtures métalliques. Bean, assis contre elle, imitait sa posture, la tête inclinée exactement selon le même angle. Parfois, une vibration sourde parcourait le dos de la chatte grise, une sorte de ronronnement d’alarme, extrêmement grave, presque inaudible pour une oreille humaine. Bean répondait par un tremblement imperceptible du bout des oreilles. Ils restaient ainsi une heure, parfois deux, immobiles comme deux statues de pierre, jusqu’à ce que la nuit noire engloutisse totalement le paysage.
« Qu’est-ce que vous regardez là-bas ? » leur demandais-je souvent en passant ma main sur leur dos uni. « Il n’y a rien. Juste des ronces et du vent. »
Mais ils ne bougeaient pas. Ils savaient. Les animaux perçoivent les failles du monde bien avant que nous n’en décelions les premiers craquements.
Le sixième mois coïncida avec les premières chaleurs étouffantes du mois d’août. Une canicule lourde, poisseuse, qui transformait la vallée en une cuve d’air immobile saturée d’électricité statique. Les nuits n’apportaient aucun soulagement. Les fenêtres devaient rester entrouvertes, bloquées par des cales de bois pour empêcher les courants d’air violents qui éclataient parfois à la tombée du jour.
Ce fut durant cette semaine-là que le climat du quartier changea de façon imperceptible pour la plupart des riverains, mais insidieuse pour ceux qui vivaient isolés.
Des disparitions d’objets furent d’abord signalées : des outils de jardin, des échelles laissées le long des remises, du carburant siphonnait dans les camionnettes garées dans la rue de l’Entrepôt. Puis les rumeurs se firent plus sombres. Une maison située deux rues plus haut, habitée par un retraité de la SNCF, avait été visitée en pleine nuit alors que l’homme dormait à l’étage. Les intrus n’avaient pas seulement volé quelques économies : ils avaient méthodiquement saccagé les lieux, agissant avec une brutalité froide, débranchant la ligne téléphonique et crevant les pneus du véhicule stationné dans l’allée avant de disparaître à travers les taillis du talus ferroviaire.
La gendarmerie fit deux rondes supplémentaires, gyrophares éteints dans la lumière jaune des réverbères à sodium. Un adjudant passa déposer un dépliant sur les mesures élémentaires de sécurité : fermer les volets, ne pas laisser d’argent liquide visible, signaler tout individu suspect ou tout véhicule étranger en stationnement prolongé.
« C’est une équipe qui écume le secteur depuis six semaines », m’avait confié le gendarme en jetant un regard distrait à l’intérieur de mon salon encombré de piles d’épreuves de livres. « Deux ou trois types. Très organisés, très violents s’ils sont surpris. Ils ciblent les personnes seules, les pavillons un peu en retrait des grands axes. Installez des verrous de sûreté sur vos portes arrières si ce n’est pas déjà fait. »
Je hochai la tête, mais je n’avais pas les moyens de faire poser une porte blindée. Ma priorité financière avait été l’opération de la hanche gauche de Bean le mois précédent, une arthroplastie partielle qui avait vidé les derniers reliquats de mon compte épargne mais lui permettait désormais de marcher sans boiter.
Cette nuit du 14 au 15 août, l’orage grondait derrière les collines sans parvenir à éclater. L’air était irrespirable, lourd d’une odeur de poussière brûlée et d’ozone. À vingt-trois heures, j’éteignis ma lampe de bureau. Mon dos n’était qu’une longue barre de douleur. Je me traînai jusqu’à ma chambre au rez-de-chaussée, laissant la porte de communication avec le salon grande ouverte pour laisser circuler le peu de fraîcheur qui s’élevait du sous-sol.
Ivy et Bean dormaient d’habitude en cercle au pied de mon lit, entrelacés au point qu’il était souvent difficile de distinguer où s’arrêtait la fourrure grise et où commençait le pelage fauve.
Mais ce soir-là, ils n’étaient pas là.
Je sortis dans le couloir, les pieds nus sur les lattes tièdes du plancher. Je les trouvai dans la cuisine.
Aucun des deux ne dormait.
Ivy était postée sur ses quatre pattes, le corps ramassé en une ligne tendue, à trente centimètres de la porte de service qui ouvrait directement sur la cour arrière et le potager en friche. Ses oreilles n’étaient pas rabattues en arrière comme lors d’une simple dispute entre félins : elles étaient tournées vers l’extérieur, dressées comme des antennes paraboliques pointées vers le bas de la porte. Ses moustaches vibraient avec une régularité presque mécanique.
Bean se tenait juste derrière elle, non pas tapi dans sa posture habituelle de repli craintif, mais campé sur ses pattes solides, le poil de l’échine hérissé sur toute la longueur de sa colonne vertébrale, dessinant une crête sombre le long de sa fourrure rousse. Sa queue ne battait pas ; elle était raide, gonflée comme un goupillon.
« Ivy ? Bean ? Qu’est-ce qui se passe ? » chuchotai-je en avançant la main vers l’interrupteur.
Au moment où mes doigts effleurèrent le plastique mural, Ivy émit un son.
Ce n’était ni un miaulement, ni un feulement ordinaire. C’était un sifflement guttural, sourd, chargé d’une menace si archaïque, si viscérale, que mes poils se dressèrent instantanément le long de mes avant-bras. Elle ne me regardait pas. Elle ne détourna pas la tête d’une fraction de millimètre. Elle fixait le bas de la porte en bois peint.
Puis, le silence retomba. Un silence lourd, épais, suffocant.
De l’autre côté du panneau de bois, à moins de vingt centimètres de l’endroit où Ivy se tenait pétrifiée, un froissement infime résonna.