Ce n’était pas le vent. Le vent ne produisait pas ce son sec et délibéré de gravier qui crisse sous la semelle d’une chaussure lourde que l’on essaie de poser sans bruit.

Mon cœur fit un bond violent dans ma poitrine avant de se mettre à battre à coups précipités contre mes côtes. Je retins mon souffle.

Une pression s’exerça sur la poignée extérieure de la porte. Lentement. Avec une régularité méthodique qui trahissait une habitude consommée de l’effraction. Le pêne métallique glissa d’un millimètre dans sa gâche avec un grincement ténu qui me parut retentir comme un coup de tonnerre dans la maison endormie. La porte bougea contre son chambranle, bloquée seulement par le vieux loquet à ressort et une simple serrure à barillet d’époque.

Je restai clouée sur place, incapable du moindre mouvement, paralysée par cette terreur primitive qui s’empare de l’esprit lorsque l’espace sacré de l’intime est violé.

La poignée remonta avec la même lenteur prudente. L’homme derrière la porte avait compris que le battant était verrouillé.

Puis, une voix chuchota dans l’obscurité extérieure. Une voix d’homme, éraillée, rauque, ponctuée d’un ricanement étouffé :
« Ramène le pied-de-biche. Le bois est pourri en bas du cadre, ça va céder en deux secondes. »
« Fais pas de bruit, abruti », répondit une seconde voix, plus jeune mais glaciale. « La vieille est peut-être dedans. »
« Si elle est là, on la boucle dans le placard. Dépêche-toi, le gros arrive par la route avec la bagnole. »

Le temps cessa d’exister. Chaque seconde s’étira comme un élastique prêt à rompre.

Mon téléphone portable était resté sur mon bureau dans le salon, à six mètres derrière moi. Mais pour l’atteindre, je devais traverser l’axe de la fenêtre de la cuisine, dont les rideaux fins laissaient filtrer la lumière blafarde de la lune gibbeuse. Quiconque se tenait sur le perron extérieur me verrait passer.

Un craquement brutal déchira la nuit.

Le biseau d’acier du pied-de-biche venait d’être enfoncé de force entre le montant de chêne et la feuillure de la porte, juste à hauteur du verrou. Le bois gémit, des éclats de peinture émaillée volèrent sur le carrelage.

À cet instant précis, la bête qui sommeillait sous l’apparence chétive de mes deux rescapés se réveilla.

Ivy ne recula pas. Au contraire. Elle fit un bond en avant et se jeta littéralement contre le panneau de bois, griffes sorties, en poussant un hurlement de guerre terrifiant, un cri strident, métallique, qui résonna dans la cage d’escalier comme l’écho d’un massacre.

Dehors, un juron étouffé retentit :
« Putain ! C’est quoi ce bordel ? Ils ont un clébard ? »
« Non, c’est rien, c’est un greffier, pousse, je te dis ! »

Un second coup de bélier ébranla le chambranle. Le montant de bois se fendit sur vingt centimètres dans un bruit sec de branche cassée. Le pêne de la serrure sauta de son logement. La porte s’entrouvrit de dix centimètres, retenue seulement par la chaîne de sécurité en laiton que j’avais glissée par habitude avant de me coucher.

Par la fente béante, une bouffée d’air chaud et fétide entra, mêlée à une odeur âcre de sueur rance, de tabac brun et de terreau humide.

Dans l’entrebâillement, une main d’homme apparut. Une main large, couverte de crasse sous les ongles, cherchant à tâtons l’extrémité de la chaîne pour la décrocher ou la faire sauter avec une pince coupante.

Ce qui se produisit ensuite défia toutes les lois de la docilité animale.

Bean, le petit chat roux aux hanches autrefois broyées, ne se contenta pas d’attendre. Utilisant la détente surprenante de ses pattes arrière musclées par des mois de rééducation forcée, il s’élança comme un projectile. Il ne visa pas le sol : il sauta à hauteur d’homme, s’accrochant de toutes ses griffes au montant de la porte avant de plonger ses dents directement dans la chair tendre située entre le pouce et l’index de l’intrus.

Un hurlement de douleur pure retentit dans la nuit extérieure.
« Aaaah ! Saloperie de bête ! Il me bouffe la main ! »

L’homme retira son bras d’un coup sec et violent. Bean fut projeté en arrière, heurtant lourdement le buffet de la cuisine avec un bruit mat qui me glaça le sang. Il retomba sur ses pattes, glissa, se remit debout instantanément, crachant une écume rouge mêlée de sang humain.

Cette diversion d’une fraction de seconde brisa ma propre paralysie.

Je me jetai en avant, attrapai la lourde poêle en fonte d’acier qui séchait sur l’égouttoir de l’évier et me ruai vers la porte. À travers la fente, le visage du premier cambrioleur apparut, déformé par la rage et la douleur, une casquette rabattue sur un front luisant de sueur, les yeux injectés de sang. Il tenait le pied-de-biche levé, prêt à défoncer la chaîne d’un coup vertical.

Sans réfléchir, portée par une pulsion de survie ancestrale qui effaçait quarante-deux années de timidité et de renoncement, j’abattis le bord métallique de la poêle à travers l’ouverture, de toutes mes forces.

Le choc heurta le métal de l’outil puis l’arête de son nez dans un craquement spongieux.

L’homme poussa un râle d’étouffement, lâcha son arme qui tomba lourdement sur le dallage de la terrasse extérieure, et bascula en arrière dans les géraniums sauvages.

« Tire-toi ! Elle est armée, la folle ! » cria la seconde voix depuis le bas des marches.

Mais ils ne fuyaient pas encore. J’entendis des pas lourds courir sur le gravier vers le côté de la maison, là où la fenêtre basse du cellier n’était protégée que par de simples barreaux de fonte espacés. Ils cherchaient une autre entrée, poussés par l’humiliation et la fureur de voir leur plan mis en échec par une femme seule et deux chats de gouttière.

Je refermai la porte de la cuisine autant que possible, calai le pied de la lourde table en chêne massif sous la poignée brisée, et courus enfin vers le salon pour saisir mon téléphone.