« Cependant, poursuivit-il, sa voix implacable tombant comme un couperet, l’argent ne vous servira à rien si vous êtes morte dans un fossé d’ici la fin de la semaine. Moretti ne laisse jamais d’affront impuni. Vous avez privé cet homme de sa vengeance. À ses yeux, vous êtes devenue un symbole. Vous tuer serait un message direct à mon encontre. »

« Alors qu’est-ce que je dois faire ? murmurai-je, terrifiée. Quitter la ville ? Prendre un avion pour l’autre bout du monde ? »

« Il a des yeux partout. Il vous traquerait avant même que vous n’ayez passé la sécurité d’O’Hare. Il n’y a qu’un seul endroit sur cette terre où vous serez intouchable. »

Il se pencha légèrement, son souffle chaud effleurant ma tempe.

« Mon manoir. Sous mon toit. Sous ma garde directe. Vous venez vivre avec nous, Emma. Vous devenez la gouvernante officielle de Luca, la seule personne en qui il a confiance depuis la mort de sa mère. Et publiquement, vous serez sous la protection personnelle et inviolable de Damian Vescari. Quiconque lève un doigt contre vous me déclare la guerre. »

C’était une prison dorée. Un pacte avec le diable en costume trois pièces.

Mais en croisant les yeux sombres de cet homme dont la seule réputation faisait trembler des juges et des sénateurs, je compris que je n’avais pas d’autre choix. Sauver ce petit garçon m’avait liée aux Vescari par le sang. Pour le meilleur, ou pour le pire.

« J’accepte, soufflai-je. »

Damian hocha lentement la tête, un éclat de satisfaction froide brillant dans son regard. « Bienvenue en enfer, mademoiselle Carter. Mais je vous garantis que vous y serez la créature la mieux gardée. »

Trois semaines plus tard, la convalescence m’avait redonné des forces, mais le calme n’était qu’une illusion.

Le domaine de Lake Forest était une forteresse médiévale déguisée en chef-d’œuvre architectural moderne. Des murs d’enceinte en pierre de taille de quatre mètres de haut, surmontés de caméras thermiques rotatives, encerclaient vingt hectares de forêt dense et de pelouses immaculées en bordure du lac Michigan. Des hommes armés patrouillaient discrètement jour et nuit, vêtus de complets sombres, oreillettes vissées au conduit auditif.

Luca ne me quittait presque jamais.

Pour lui, j’étais son héroïne, celle qui avait affronté les « éclats coupants » pour lui permettre de serrer encore son tricératops. Je l’aidais dans ses devoirs d’école privée, lisais des contes à son chevet jusqu’à ce qu’il s’endorme, et surveillais ses courses effrénées dans les couloirs aux parquets cirés. Pour la première fois depuis des années, ce manoir froid, endeuillé par la disparition prématurée de son épouse quelques années plus tôt, résonnait de rires d’enfant.

Et il y avait Damian.

Chaque soir, lorsqu’il rentrait de la ville, le visage buriné par des réunions secrètes et la traque silencieuse des réseaux de Moretti, il venait s’asseoir dans la bibliothèque où j’attendais que Luca termine son sommeil. Nous parlions peu au début. Puis, au fil des nuits passées à veiller, les masques s’étaient fendus.

J’avais découvert un homme d’une culture immense, déchiré entre son devoir impitoyable de chef de clan et son amour viscéral pour son fils unique. Il n’était pas le monstre sanguinaire dépeint par les tabloïds, mais un souverain impitoyable opérant dans une jungle où la moindre faiblesse entraînait la mort.

Et dans ses yeux, chaque fois qu’il me regardait marcher dans le manoir, je voyais naître quelque chose de bien plus dangereux que la simple gratitude : une fascination dévorante. Une tension électrique s’était installée entre nous, lourde de non-dits, chaque effleurement de manche au passage d’une porte faisant battre mon cœur bien plus vite que la peur ne l’avait jamais fait.

Mais cette bulle d’apparente sécurité vola en éclats par une nuit d’orage de la mi-novembre.

Le vent de l’est hurlait sur le lac Michigan, projetant des trombes d’eau contre les immenses baies vitrées du salon du premier étage. Il était près de deux heures du matin. Les éclairs zébraient le ciel d’un blanc spectral, illuminant fugitivement la surface tourmentée des eaux sombres.

Soudain, une détonation sourde fit trembler les fondations de la maison.

Ce n’était pas le tonnerre. C’était l’explosion assourdissante d’une grenade thermique au niveau de la guérite sud.

Une seconde plus tard, toutes les lumières du domaine s’éteignirent d’un coup. Le silence glacial qui suivit fut immédiatement rompu par le hurlement strident de l’alarme de sécurité d’urgence, couplé aux éclairs rouges des balises de secours.

Puis, les tirs d’armes automatiques commencèrent.

Tac-tac-tac-tac-tac !

Mon cœur bondit dans ma gorge. La cicatrice sous mon flanc me lança violemment alors que je me jetais hors de mon lit.

« Luca ! »

Pieds nus, je dévalai le couloir baigné d’une lueur rouge sang. Au bout de l’aile est, la porte de la chambre du garçon était entrouverte. Luca était debout au milieu de la pièce, pétrifié par la terreur, serrant son dinosaure contre son torse en pyjama.

« Emma ! cria-t-il, les yeux exorbités. Papa ! »

« Viens là, tout de suite ! »

Je le saisis dans mes bras, l’arrachant au sol juste au moment où les vitres de sa chambre explosaient en mille morceaux sous l’impact d’une rafale de calibre lourd. Des fragments de verre crépitèrent sur la moquette, réveillant en moi le souvenir terrifiant de Bellamy House. Je protégeai sa tête de mon épaule, pivotai et m’engouffrai à nouveau dans le couloir.

Deux hommes en tenue tactique noire, visages masqués par des cagoules, apparurent au bout de l’escalier menant au rez-de-chaussée. Leurs fusils d’assaut balayaient l’espace.

« Elle a le gosse ! Descendez-les ! » aboya une voix rauque en italien.

Je fis demi-tour en glissant sur le parquet ciré, le souffle court, les muscles bandés par la panique. Le domaine était infiltré. Moretti avait frappé avec une force de frappe militaire.

Soudain, une silhouette émergea de l’ombre à ma droite.

Damian.