Mon père entra doucement dans la pièce, suivi par ma mère. Il s’arrêta au bord du berceau thermique, enleva son béret d’un geste solennel et baissa les yeux vers sa petite-fille. Le grand et redoutable colonel Robert Hale n’essaya même pas de cacher la larme qui roula sur sa joue burinée par les soleils d’Orient.
« Bienvenue dans la famille, soldat », souffla-t-il d’une voix rauque en effleurant la joue veloutée du nouveau-né de son pouce calleux.
Le procès fédéral ne laissa aucun répit à Eric Dalton.
Confronté aux aveux complets d’Elena Rostova — qui avait immédiatement négocié une réduction de peine pour éviter la réclusion à perpétuité sans libération conditionnelle — ainsi qu’aux témoignages accablants des policiers militaires et aux enregistrements cryptés découverts dans son coffre-fort, le prétendu gentleman de Richmond s’effondra devant le grand jury.
Ses avocats plaidèrent en vain la folie passagère et la paranoïa induite par le stress financier. Le juge Sanders balaya chaque argument avec un mépris non dissimulé. Eric fut reconnu coupable de tentative de meurtre avec préméditation au premier degré, d’empoisonnement avec préméditation, de séquestration aggravée, de tentative de meurtre par contrat et de fraude massive à l’assurance.
La sentence tomba comme le couperet d’une guillotine : deux peines de prison à perpétuité consécutives, sans aucune possibilité de libération conditionnelle, à purger dans le pénitencier fédéral de très haute sécurité d’ADX Florence, au Colorado. Un lieu où il ne verrait plus jamais le ciel que par une meurtrière de dix centimètres de large, privé pour toujours de la parole et de la présence des êtres qu’il avait cherché à détruire.
La maison sur les berges du fleuve James fut vendue aux enchères publiques par décision de justice. Je refusai d’y poser le pied ne serait-ce qu’une seconde. Mason et mon père s’y rendirent une dernière fois pour récupérer mes quelques affaires d’enfance et les souvenirs de ma grand-mère. Avant de rendre définitivement les clés à l’officier ministériel, Mason détruisit à coups de masse le système de verrouillage électronique de la porte principale et arracha les serrures de la chambre d’amis où j’avais cru mourir à petit feu.
Un an plus tard, le printemps avait enfin reconquis la vallée de Shenandoah.
J’étais assise sur la véranda en bois de la vieille maison familiale de mes parents, les pieds nus sur les lattes chauffées par le soleil d’avril. Le vent transportait l’odeur sucrée des pommiers en fleurs et de l’herbe fraîchement coupée.
Lily trottinait sur la pelouse, poussant de grands éclats de rire cristallins en poursuivant notre vieux berger allemand, qui ralentissait volontairement l’allure pour se laisser attraper par ses petites mains potelées. Elle portait une robe blanche immaculée, ornée de minuscules lys brodés par ma mère.
Un peu plus loin, près de la grange, Mason réparait le moteur d’un vieux tracteur en riant avec le capitaine Reeves, désormais un ami intime de la famille. Sa jambe gardait une très légère claudication les jours d’humidité, mais il marchait fièrement, sans jamais se départir de son sourire moqueur.
Mon père s’approcha de moi, deux tasses de thé fumant à la main. Il me tendit l’une d’elles et s’assit sur le banc à bascule à mes côtés.
Je portais un chemisier sans manches.
Mes bras étaient nus sous la lumière du jour. Les ecchymoses avaient totalement disparu. Seule subsistait, sur mon poignet gauche, une très fine cicatrice blanche, presque invisible pour qui ne la cherchait pas, souvenir indélébile du jour où les chaînes s’étaient rompues. Je ne cherchais plus à la cacher. Elle ne représentait plus ma honte ni mon silence ; elle était la marque de ma survie.
« Elle a ton caractère », remarqua doucement mon père en désignant Lily, qui venait de s’emparer victorieusement de la queue du chien sous les aboiements joyeux de l’animal. « Elle n’a peur de rien. »
Je bus une gorgée de thé, savourant la chaleur qui se diffusait dans ma poitrine.
« Elle n’a pas peur parce qu’elle sait que personne ne lui fera jamais de mal ici », répondis-je en posant ma tête contre l’épaule solide de mon père. « Elle sait que tu montes la garde. »
Le colonel Robert Hale sourit, d’un sourire vrai, entier, apaisé. Il passa son bras puissant autour de mes épaules et me serra contre lui.
« Nous montons la garde ensemble, Claire. Désormais et pour toujours. »
Au milieu du pré, Lily s’arrêta net, cueillit une tige de lys sauvage qui poussait près de la clôture et se retourna vers nous en courant, agitant sa fleur blanche comme un drapeau de triomphe sous le ciel infini de Virginie.