Elle avait réussi à franchir les contrôles de la base avec un badge dérobé ou cloné, profitant de la pagaille engendrée par la panne électrique générale provoquée à dessein sur les sous-stations de la caserne.
Mason ne cria pas d’ordre de sommation. Il savait exactement qui elle était. Il s’apprêtait à bondir hors de la pièce pour la neutraliser quand une seconde silhouette émergea des escaliers de secours situés dans son dos.
Un homme de haute stature, un pistolet équipé d’un silencieux à la main.
Le premier coup de feu crépita, étouffé par le modérateur de son, pulvérisant le montant de la porte en bois à quelques centimètres de la tête de mon frère. Mason riposta instantanément par deux détonations fracassantes qui résonnèrent comme des coups de canon dans le couloir étroit. L’homme poussa un hurlement de douleur en s’effondrant, touché à l’épaule, tandis que l’infirmière abandonnait son chariot pour sortir une seringue d’une longueur démesurée de sa poche de blouse.
« Mason ! » hurlai-je en tentant de me lever, mais une violente contraction me cloua sur le matelas, m’arrachant un cri déchirant.
L’homme à terre tira de nouveau à l’aveugle à travers la porte. Le plâtre vola en éclats. Mason fut projeté au sol, une balle ayant traversé la cuisse de son jean. Le sang gicla sur le carrelage.
L’infirmière profita de sa chute pour franchir l’ouverture de la porte, le visage tordu par une détermination glaciale. Elle savait qu’elle n’avait que quelques secondes avant que la sécurité générale ne débarque. Elle n’avait pas besoin d’une arme à feu pour accomplir sa besogne ; une simple dose létale de chlorure de potassium injectée dans ma tubulure de perfusion suffirait à provoquer un arrêt cardiaque irréversible avant même que les médecins ne puissent intervenir.
« Ne bouge pas, petite garce », siffla-t-elle en se jetant vers mon lit.
Je tentai de m’écarter, paralysée par la douleur fulgurante dans mon bas-ventre. Mes doigts agrippèrent frénétiquement la table de chevet, cherchant une arme, un objet, n’importe quoi pour protéger le ventre que je serrais de mon autre bras.
Mes ongles se refermèrent sur la carafe en verre épais posée à côté de mon lit.
Au moment où la femme levait la seringue pour la planter dans la tubulure, je rassemblai chaque bribe d’énergie, chaque once de la terreur et de la haine accumulées pendant mes huit mois d’enfer dans le noir, et j’abattis la carafe de toutes mes forces contre le côté de son crâne.
Le verre éclata dans un bruit sec. L’eau et les éclats se dispersèrent partout. Rostova poussa un glapissement de bête blessée, vacilla en arrière, les mains portées à son front ensanglanté.
Avant qu’elle ne puisse reprendre ses esprits, la porte de la chambre fut arrachée de ses gonds d’un coup de botte magistral.
Mon père fit irruption dans la pièce comme une force de la nature déchaînée. Il ne portait pas d’arme visible. Ses deux mains nues saisirent Rostova par le col de sa blouse, la soulevèrent du sol avec une violence inouïe et la projetèrent contre le mur opposé, où elle s’effondra, assommée nette par l’impact.
Derrière lui, le capitaine Reeves et quatre hommes du peloton d’intervention d’élite maîtrisaient déjà l’assaillant blessé dans le couloir, le plaquant sans ménagement dans son propre sang.
Mon père ne jeta même pas un regard aux deux criminels neutralisés. Il se jeta à genoux auprès de Mason, vérifiant le garrot improvisé de mon frère, puis se redressa immédiatement pour courir vers moi.
« Claire ! »
« Papa… » gémis-je, pliée en deux sur le lit, mes draps trempés par la rupture de la poche des eaux. « C’est l’heure. Elle arrive. »
Le colonel Robert Hale, l’homme impassible qui avait bravé mille tempêtes sans ciller, posa ses deux grandes mains sur mon visage ruisselant de sueur et de larmes. Ses mains ne tremblaient pas cette fois. Elles étaient fermes, protectrices, invincibles comme le roc.
« Respire, mon cœur », murmura-t-il, les yeux brillants d’une fierté indicible. « Tu as gagné la bataille. Maintenant, ramène notre fille à la maison. »
Les alarmes médicales se mirent à hurler dans tout l’étage. L’équipe du docteur Patel envahit la pièce avec une civière d’urgence sous les ordres hurlés des médecins et des officiers de garde. Mason criait depuis le sol qu’il allait bien et de s’occuper d’abord de moi. Ma mère arriva en courant, le visage baigné de larmes mais les yeux brillants d’un courage neuf.
Dans la salle d’accouchement d’urgence de la base, il n’y eut plus de place pour la peur.
À chaque poussée, à chaque déchirure, je chassais de ma mémoire l’image d’Eric Dalton, sa voix mielleuse, ses poings dissimulés sous ses manches retroussées, ses menaces murmurées dans le creux de mon oreille pendant que je feignais de dormir. Je brisais chaque chaîne, une par une, dans un cri primordial qui n’appartenait plus à la victime brisée qu’il avait cru fabriquer, mais à une mère prête à déplacer les montagnes pour l’enfant qui battait contre ses côtes.
À cinq heures douze du matin, alors que l’aube pointait timidement à travers les nuages déchiquetés par la tempête, un vagissement puissant et furieux emplit la pièce stérile.
« C’est une fille », annonça le docteur Patel, coupant le cordon ombilical avec un sourire ému. « Une fille magnifique, madame Hale. Elle respire parfaitement. Aucun résidu toxique détecté dans le sang placentaire. »
On posa le petit corps chaud, humide et vigoureux contre ma poitrine nue.
Ses yeux minuscules papillonnèrent sous la lumière crue avant de se fermer contre ma peau. Ses petites mains, aux doigts parfaits et minuscules, s’agrippèrent fermement à mon index.
« Lily », murmurai-je, en versant pour la première fois de ma vie des larmes qui n’étaient faites ni de honte, ni de détresse, mais d’une victoire absolue. « Tu t’appelles Lily. »