Il portait un costume sombre, sobre, sans fioriture, mais d’une netteté impeccable, prêté par un ami brocanteur de la rue de Seine. Ses yeux d’ardoise fixèrent directement le comte de Castelpers.

Édouard devint blême comme un linge sépulcral. Ses doigts se crispèrent convulsivement sur sa canne au pommeau d’argent. Julien fit un pas en arrière, la mâchoire décrochée, le teint verdâtre de la panique pure.

Matteo monta sur l’estrade, soutenu par le regard complice et résolu de Clara Lindemann. Il posa sur le pupitre de feutre le volume d’Henri II et de Diane de Poitiers, dont les trois croissants d’or scintillaient sous les projecteurs des caméras du monde entier.

Deux officiers de la Brigade de répression du banditisme et un procureur de la République montèrent immédiatement sur l’estrade aux côtés de Matteo.

« Mesdames et messieurs », commença Matteo d’une voix claire, qui ne tremblait d’aucune hésitation. « Hier après-midi, un homme a acheté un livre pour trois cents euros. On s’est moqué de son aspect sordide, de sa couverture souillée, de son apparente insignifiance. Ce que certains ignoraient, c’est que sous cette crasse se trouvait la mémoire vivante de notre nation. Et sous cette mémoire, le secret d’un meurtre et d’une spoliation d’État perpétrée par la Maison de Castelpers il y a quatre cent soixante-huit ans. »

Les flashs crépitèrent en une tempête d’étincelles blanches.

Édouard se leva d’un bond, écumant de rage : « C’est un mensonge ! Cet homme est un affabulateur, un pilleur de caves ! Ces papiers sont des faux ! »

« Les analyses par spectroscopie Raman réalisées il y a une heure par le laboratoire de la BnF prouvent l’authenticité irréfutable du parchemin, de l’encre et du sceau royal d’Henri II, monsieur le comte », répliqua Clara Lindemann d’une voix cinglante, projetée par le micro. « Mais il y a plus grave. »

Le procureur fit un pas en avant, tenant une pochette scellée contenant un enregistrement audio.

« Monsieur Julien de Castelpers, monsieur Édouard de Castelpers. Les caméras de vidéosurveillance de la banque faisant face à l’atelier de monsieur Moretti vous ont enregistrés tous les deux brisant la porte, versant des accélérateurs chimiques et mettant le feu à l’immeuble hier soir à vingt-trois heures douze. Des mandats d’arrêt pour tentative d’assassinat en bande organisée, destruction criminelle de biens et tentative de destruction de trésor national viennent d’être signés. »

Julien tenta de pivoter vers la sortie, mais deux inspecteurs en civil lui barrèrent le passage, lui passant les menottes aux poignets dans un claquement sec qui résonna dans le micro des télévisions en direct.

Édouard ne bougea pas. Sa canne glissa de ses doigts et roula sur le parquet en émettant un bruit creux. Le masque d’arrogance venait de se fendre, révélant un vieillard terrifié, dépouillé de son honneur, de son nom et de son avenir sous le regard impitoyable de l’opinion publique mondiale.

Matteo Moretti descendit lentement les marches de l’estrade. Il s’arrêta à la hauteur du comte déchu, dont le regard flottait dans le vide, anéanti.

Le vieux restaurateur ajusta ses lunettes et murmura avec une infinie douceur :

« Vous voyez, monsieur de Castelpers… la couverture n’était qu’un leurre pour les sots. Mais le texte, lui, finit toujours par se faire lire. »

Tandis que les policiers emmenaient les deux criminels sous les huées et les lumières aveuglantes des journalistes, Matteo se tourna vers la grande baie vitrée du salon Richelieu. Dehors, la pluie avait enfin cessé. Un rai de lumière froide d’automne perçait les nuages parisiens, illuminant la dorure des vieux toits, éternels et impassibles, qui avaient tout vu, tout attendu, et qui n’avaient jamais cessé de se souvenir.