Il prit le livre repoussant entre ses mains.
À l’œil nu, l’objet inspirait le dégoût. Le cuir extérieur, une peau de porc tannée de médiocre facture datant vraisemblablement de la fin du dix-huitième siècle, avait été collé à la hâte. Des taches de graisse brune marquaient les plats. Mais en inclinant le volume sous le faisceau concentré de la lampe halogène, Matteo repéra immédiatement ce qu’il cherchait : le relief de morsures profondes sous la couverture grossière.
« Pourquoi un propriétaire prendrait-il la peine de masquer un livre précieux sous une fiente pareille ? » murmura-t-il dans le silence feutré de l’atelier. « La Révolution. 1793. »
À l’époque de la Terreur, les bibliothèques des familles nobles soupçonnées de trahison ou d’hérésie étaient pillées, brûlées ou confisquées par les commissaires de la Convention. Pour sauver un texte maudit ou inestimable des flammes populaires, la ruse la plus radicale consistait à le travestir en livre de compte insipide, ou en traité d’agriculture sans valeur.
Avec une lenteur d’horloger, Matteo prit un scalpel à lame courbée numéro 11. D’une main parfaitement stable, il commença à inciser la jointure du contreplat supérieur. La colle de pâte de farine, durcie par plus de deux siècles de dessiccation, craqua avec un son semblable à du verre pilé. Matteo appliqua au compte-gouttes un solvant doux à base d’éthanol pur et d’eau distillée, ramollissant millimètre par millimètre les fibres de la basane postiche.
Au bout de deux heures d’un travail respiratoire suspendu, le faux cartonnage extérieur céda.
Ce qui apparut sous la couverture déchiquetée fit battre le cœur du vieux restaurateur à un rythme si violent qu’il dut poser ses deux paumes sur l’établi pour ne pas vaciller.
Sous la croûte de porc sordide reposait une reliure d’un cuir de maroquin olive d’une pureté absolue, d’une souplesse miraculeusement préservée. Sur le premier plat, frappé à chaud avec un fer d’or d’une précision surnaturelle, brillait un chiffre entouré de rinceaux d’arabesques orientales : les trois croissants enlacés, emblème officiel de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, accompagnés du monogramme entremêlé du roi Henri II.
« Dieu du ciel… » lâcha Matteo, les tempes battantes.
Mais la reliure n’était que le seuil de l’abîme. Matteo entrouvrit délicatement le plat supérieur. Les gardes de soie moirée verte laissaient place à un feuillet de parchemin virginal. Puis venait la page de titre.
Imprimé à Lyon en l’an de grâce 1555 par le célèbre imprimeur Macé Bonhomme, le titre se découpait en caractères romains d’une netteté foudroyante :
LES PROPHETIES DE M. MICHEL NOSTRADAMUS.
A Lyon, Chez Macé Bonhomme, pres la Boucherie sainct Paul.
Avec privilege du Roy.
Matteo retint son souffle. L’édition originale de 1555 de Nostradamus était l’un des Graals les plus inaccessibles de la bibliophilie mondiale. Il n’en existait que trois exemplaires répertoriés sur la planète, tous conservés dans des institutions publiques. Mais ce volume-ci ne ressemblait à aucun de ceux répertoriés par les bibliothécaires.
Sur la page de titre, au-dessous de la marque d’imprimeur, figurait une inscription manuscrite à l’encre métallo-gallique, d’une écriture fine, élégante et penchée :
« À dame Diane, pour que le destin des rois ne s’accomplisse point dans les ténèbres. M. N. »
Un envoi autographe signé de Nostradamus lui-même à la favorite royale.
Matteo tourna les pages avec une vénération presque sacrée. Ses yeux déchiffrèrent les quatrains célèbres imprimés en caractères gothiques et romains. Mais arrivé à la fin de la quatrième centurie, là où les exemplaires connus s’arrêtaient historiquement dans l’édition de mai 1555, le livre continuait.
Cousus entre les feuillets imprimés se trouvaient huit folios de vélin de la plus extrême finesse, entièrement manuscrits de la même encre sépia. Au sommet du premier feuillet, un titre tracé en lettres capitales rubriquées :
DE LA RUINE DES LIGNAGES ET DE L’ÉCHANGE DU SANG.
Matteo commença à lire, le front couvert d’une sueur froide. Ce n’étaient pas des prophéties énigmatiques rédigées en jargon mythologique ou astrologique pour amuser la cour. C’était une confession détaillée, étayée par des dates et des noms de notaires du seizième siècle. Nostradamus y révélait une conspiration d’État impliquant directement la Maison de Castelpers, à l’époque branche cadette et obscure de la noblesse provençale. Le document attestait qu’en l’an 1558, l’héritier légitime du comté de Castelpers n’était jamais mort au berceau comme l’affirmait l’histoire officielle : il avait été empoisonné sur ordre de son propre oncle, avant qu’un acte notarié falsifié ne spolie l’ensemble du domaine d’Aubrac, scellant la fortune colossale qui avait permis aux Castelpers de traverser les régimes, la Révolution et la modernité en bâtissant un empire financier tentaculaire.
Plus accablant encore : inséré dans une fente aménagée dans l’épaisseur du second plat de reliure, un pli de parchemin scellé du sceau de cire rouge personnel d’Henri II détaillait l’ordre royal de confiscation des terres des Castelpers pour haute trahison, ordre intercepté et dissimulé avant d’avoir pu être enregistré par le Parlement de Paris.
Ce livre ne représentait pas seulement une fortune inouïe de plusieurs dizaines de millions d’euros sur le marché des pièces historiques uniques. Il constituait une bombe judiciaire et patrimoniale, susceptible de faire s’effondrer la réputation, les titres et les prétentions nobiliaires de l’une des plus puissantes familles d’Europe.
Matteo s’assit lourdement sur son tabouret d’ébéniste. Ses mains tremblaient. « Ne juge jamais un livre à sa couverture… » murmura-t-il, un rire nerveux mourant dans sa gorge.
Soudain, une détonation métallique retentit à l’avant de la boutique.
Le bruit sec d’une serrure que l’on force avec un outil de percussion. Matteo se leva d’un bond, son instinct affûté par des années de méfiance. Il coupa instantanément l’interrupteur de sa lampe, plongeant l’établi dans l’obscurité. Seule la lumière orange des réverbères parisiens filtrait à travers les fentes du rideau métallique.
Un chuchotement étouffé franchit la porte d’entrée vitrée.
« Dépêche-toi, crétin. Il a payé en liquide, Maître Delorme m’a confirmé que c’était bien Moretti. Cet abruti n’a pas d’antivol moderne. »
La voix appartenait à Julien de Castelpers.