Matteo sentit une vague de chaleur glaciale lui glacer la colonne vertébrale. Comment avaient-ils su ? Édouard avait-il des espions parmi les experts de l’hôtel des ventes ? Ou bien le vieux comte avait-il simplement fait le rapprochement entre le nom de la succession d’Aubrac et de vieilles archives familiales dont il redoutait l’apparition ?
« Si l’exemplaire était dans ce lot, Julien, nous devons le brûler sur place avec le reste de son bazar », répondit une voix plus posée, d’une cruauté sans fard. Édouard de Castelpers. Il était là, lui aussi, tapi dans l’ombre de la nuit pluvieuse. « Personne ne pleurera un incendie accidentel dans une boutique remplie de vieux papiers et de solvants. Le vieux passera pour un négligent asphyxié par son propre poêle à pétrole. »
Un craquement brutal déchira le bois de l’huisserie. La porte s’entrouvrit dans un gémissement métallique.
Matteo n’avait que quelques secondes. L’arrière-boutique communiquait avec une cour intérieure menant à un réseau de venelles médiévales débouchant sur le boulevard Saint-Germain. Mais il refusait d’abandonner l’ouvrage.
Il prit le livre de Diane de Poitiers, l’enveloppa vivement dans une toile cirée imperméable qu’il glissa dans la doublure intérieure de son manteau, solidement boutonnée contre sa poitrine. Puis, avec un sang-froid forgé par des décennies de précision artisanale, il attrapa un vieux dictionnaire latin sans valeur, épais et abîmé, posé sur une étagère secondaire. Il l’enroula dans les lambeaux de la couverture en porc qu’il venait d’arracher, l’entoura d’une ficelle grossière et le laissa bien en évidence sur le buvard de l’établi.
Il se glissa sans bruit vers la porte dérobée de l’atelier au moment exact où la silhouette longiligne de Julien pénétrait dans la pièce principale, une lampe torche tactique à la main.
Le faisceau aveuglant balaya les reliures, les tranches dorées, avant de se fixer sur le bureau.
« Édouard ! Il est là ! Sur la table ! » s’écria Julien en se précipitant vers le paquet truqué.
Matteo ouvrit la porte du fond sans faire claquer le loquet, franchit le seuil pavé et s’élança dans la nuit battue par les trombes d’eau. Derrière lui, il entendit le craquement d’une boîte d’allumettes et l’odeur acre du liquide inflammable que les deux monstres répandaient sur ses établis.
« Non ! » hurla Matteo en lui-même. Ses quarante années de travail, ses outils patinés par le temps, ses collections de papiers marbrés disparurent en un éclair quand une flamme bleue et vorace illumina les vitres arrières de l’officine. L’incendie se propageait avec une furie effrayante, nourri par les vapeurs d’essence de térébenthine.
Haletant, le vieil homme courut sous l’averse, trébuchant sur les pavés luisants, les poumons déchirés par l’effort. Il n’avait plus de toit. Plus de boutique. Rien d’autre que ce chef-d’œuvre dissimulé sous son manteau, dont le poids contre ses côtes semblait plus lourd que le destin d’un empire.
Réfugié au petit matin sous les arches voûtées de la bibliothèque Sainte-Geneviève, transi de froid, Matteo attendit l’ouverture des portes. Ses cheveux gris étaient collés à son crâne, ses souliers trempés faisaient un bruit spongieux sur le dallage. Mais ses mains demeuraient immaculées.
Il savait qu’il ne pouvait pas aller à la police. Édouard de Castelpers dînait chaque semaine avec le préfet et finançait les campagnes des magistrats les plus influents du pays. S’il présentait le livre, il serait accusé de l’avoir volé, ou pire, le volume disparaîtrait opportunément dans les tiroirs d’un greffe avant d’être détruit dans un incinérateur d’archives judiciaires.
Il devait agir comme un maître relieur : avec méthode, patience et une froideur absolue.
À neuf heures précises, Matteo utilisa une cabine téléphonique publique située près du Panthéon pour appeler un numéro dont il connaissait chaque chiffre par cœur : celui de Clara Lindemann, directrice du département des Manuscrits précieux du Département de la Bibliothèque nationale de France, et membre honoraire d’Interpol pour le trafic des biens culturels. Une femme d’une intégrité de fer, que Matteo avait aidée vingt ans plus tôt à démanteler un réseau de faussaires italiens.
« Clara ? C’est Moretti. »
Au bout du fil, le silence dura deux secondes, suivi d’une exclamation étouffée : « Matteo ? Mon Dieu, j’ai vu les alertes des pompiers ce matin ! On annonçait que ton atelier avait brûlé, qu’un corps calciné était peut-être à l’intérieur… »
« C’est ce qu’ils croient, Clara. Et c’est ce qu’ils doivent continuer à croire pendant les quatre prochaines heures. »
« De quoi tu parles ? Qui sont-ils ? »
« Édouard de Castelpers et son héritier. Écoute-moi très attentivement. Convoque immédiatement le conseil d’administration des Trésors nationaux, la presse étrangère—le Times, le Corriere della Sera, la presse suisse—et un huissier de justice indépendant. Dis-leur que tu t’apprêtes à authentifier l’acquisition historique la plus importante du siècle pour la France. Dans le grand salon Richelieu de la Bibliothèque nationale. À quatorze heures. »
« Matteo, tu as perdu la raison ? Quel est ce document ? »
« Le vrai visage des Castelpers, Clara. Et le testament de leur imposture. »
À treize heures cinquante-cinq, le grand salon Richelieu de la rue Vivienne bourdonnait de journalistes, de caméras de télévision et de sommités universitaires. Convoqués par une missive urgente de la Direction du Patrimoine mentionnant une « découverte majeure concernant le patrimoine royal des Valois », les invités se pressaient autour d’une vitrine blindée installée au centre de l’estrade.
Au premier rang, prévenu par ses contacts médiatiques d’un événement qui pouvait menacer ou célébrer l’histoire aristocratique dont il se réclamait, Édouard de Castelpers était présent, sanglé dans une redingote d’un noir d’encre. Son visage trahissait un calme olympien. Julien se tenait derrière lui, arborant ce sourire arrogant de ceux qui pensent que les cendres ont englouti tous leurs crimes. Ils étaient persuadés que l’affaire était classée, que le vieux Moretti n’était plus qu’un tas de charbon et son acquisition un souvenir dissous dans la suie.
Soudain, la porte latérale s’ouvrit.
Un silence de plomb tomba sur la salle.
Matteo Moretti entra.