Helena lutta contre les chaînes qui s’enfonçaient dans sa chair immobile. Elle ne saignait pas ; des filets d’une poussière noire et dense s’échappaient de ses plaies, se dissipant dans l’air comme de la suie. Ses yeux noirs s’embrasèrent d’une lueur d’un violet profond.
« Tu… tu as vendu ta propre descendance pour quelques siècles de plus sur un trône d’engrenages », articula-t-elle à travers ses dents serrées.
« L’éternité n’a pas de morale, ma fille. Elle n’a que des exigences. »
Joshua se pencha pour arracher l’enfant des bras de sa mère.
C’est à cet instant que Gabriel, rampant sur le sol de marbre dans une traînée d’huile et de viscères mécaniques, parvint à attraper l’une des dalles disjointes du caniveau de mercure. De son bras droit, le seul encore fait de chair humaine et de tendons vivants, il ramassa un lourd fragment d’engrenage brisé lors de son impact contre le pilier.
« Joshua ! » hurla Gabriel d’une voix rauque, déchirée par la mort imminente.
L’artisan en chef tourna à demi la tête, agacé par cette interruption insignifiante.
Gabriel ne visa pas l’homme. Il lança le morceau d’acier de toutes ses forces restantes directement vers l’un des tubes en verre des Chronométreurs du Conseil.
L’impact fut net. Le verre du casque le plus proche vola en éclats. Le liquide fluorescent se déversa sur les câbles électriques qui traversaient l’estrade, provoquant un court-circuit d’une puissance titanesque. Une explosion d’arcs voltaïques balaya l’estrade, carbonisant instantanément le vieillard et déstabilisant le champ magnétique qui maintenait les chaînes d’Helena sous tension.
Pendant un quart de seconde, la pression sur les maillons d’acier faiblit.
Ce quart de seconde était tout ce dont Helena avait besoin.
Libérant son bras gauche par une torsion qui lui brisa le poignet sans qu’elle ne ressente la moindre douleur, elle ne chercha pas à frapper son père. Elle porta sa main directement au cœur de son fils.
Elle n’avait plus d’arme, plus de clé d’argent. Mais elle avait ses doigts, et elle avait cette matière noire qui composait désormais son regard et son essence vitale.
Elle enfonça ses doigts à travers la peau translucide de l’enfant.
Joshua écarquilla les yeux, horrifié par un geste qui dépassait sa compréhension mécanique : « Qu’est-ce que tu fais, folle furieuse ?! Tu vas anéantir le pivot ! »
Helena ne tua pas son enfant. Elle ne toucha pas au pendule d’or. Elle fit ce qu’aucune loi de l’horlogerie n’avait jamais prévu : elle inséra son propre sang noir, sa propre absence de temps, dans le mécanisme d’échappement de l’enfant. Elle se fit elle-même le contrepoids.
Une onde de choc silencieuse se propagea à travers la cathédrale souterraine.
Le balancier du bébé redémarra, non plus avec un tic-tac saccadé, mais dans un souffle continu, fluide, semblable au murmure d’un torrent de montagne. La lueur violette envahit les veines du nourrisson, effaçant toute trace de métal, refermant la chair sans laisser la moindre cicatrice. Le bébé n’était plus un assemblage de chair et d’acier. Il n’était plus un moteur sacrificiel. Il était devenu une singularité vivante, un être hors de portée du temps des hommes et des dieux mécaniques.
Au même instant, la rétroaction frappa la machine monumentale.
Le Grand Horloge poussa un grondement qui fit trembler les fondations de la terre. Privé de la résistance nécessaire à son fonctionnement, le système s’emballa. Les anneaux concentriques géants se mirent à tourner à une vitesse vertigineuse, crachant des éclats de fonte et d’acier qui criblèrent les murs de la caverne.
« Arrête ça ! » cria Joshua, perdant toute contenance, tentant frénétiquement de recalibrer sa canne dont les verres explosaient les uns après les autres. « L’inertie va tout détruire ! Nous allons être effacés de la chronologie ! »
Helena se releva lentement. Les chaînes qui la retenaient encore tombèrent en poussière à ses pieds. Son poignet fracturé se remit en place avec un claquement sec, mû par la force obscure qui coulait désormais dans ses veines d’albâtre.
Elle serra son fils contre son sein gauche. L’enfant ne pleurait plus. Il la regardait avec des yeux purs, profonds, d’une sérénité absolue.
Elle fit un pas vers Joshua.
Le vieil homme recula, trébuchant sur le corps d’un des Chronométreurs foudroyés. La terreur déformait enfin ce masque de perfection centenaire.
« Tu voulais la perfection de la mesure, père », dit-elle, et sa voix résonna comme le glas d’un millier de cloches résonnant dans un cimetière englouti. « Tu voulais que chaque seconde soit payée par la chair. Voici le prix de la dernière. »
Elle posa sa main nue sur le visage de Joshua.
Le contact ne dura pas plus d’un instant, mais pour Joshua, ce fut l’éternité promise qui s’abattit d’un coup. Le temps volé à des milliers d’âmes reflua à travers son corps à une vitesse foudroyante. Ses cheveux blancs tombèrent en poussière ; sa peau se flétrit, sécha, se craquela comme un parchemin exposé aux flammes. Ses yeux parfaits s’enfoncèrent dans leurs orbites avant de se dessécher totalement. En l’espace de trois secondes, Joshua traversa un millénaire de vieillissement accéléré pour n’être plus qu’un amas d’ossements et de haillons pourpres s’écroulant sur le marbre souillé de mercure.
Au-dessus d’eux, la voûte commença à céder. Des blocs de basalte de plusieurs tonnes s’écrasaient dans le lac de métal liquide, soulevant des vagues argentées qui léchaient l’estrade. Les rotors du Grand Horloge se disloquaient, projetant des roues dentées de dix mètres de diamètre à travers les airs comme des projectiles aveugles.
Helena se tourna vers l’endroit où gisait Gabriel.
Le mari mutilé respirait à peine. La moitié mécanique de son torse était éventrée, laissant s’échapper un mélange visqueux de lubrifiant et de sang noirci. L’œil d’horloger était brisé, ne laissant paraître qu’un trou béant où tournaient encore deux petites roues dentées déchiquetées. Son œil humain, embué de larmes, se leva vers elle.
« Helena… » murmura-t-il dans un râle d’agonie. « Pars… emmène-le… la voûte s’écroule… »