« La Chambre Haute n’accepte pas les anomalies », souffla Gabriel en s’arrêtant derrière elle. « Ton père, Lord Joshua, siège au conseil des Chronométreurs depuis un siècle. Pour maintenir leur immortalité artificielle, ils ont besoin de sacrifier une descendance à chaque génération, drainer le sang d’un premier-né pour lubrifier le Grand Rouage central enfoui sous la ville. Notre premier enfant devait être le tribut. Tu devais mourir pour que le transfert d’énergie soit irréversible. Maintenant, ils ont envoyé les Nettoyeurs du Cadran. »

Le sifflement d’une sirène déchira l’atmosphère extérieure. Ce n’était pas la plainte d’une ambulance, mais une sonnerie stridente, cadencée à soixante battements par minute exacte.

« Ils savent », lâcha Gabriel. « Ils ont calculé la divergence. »

Le moniteur cardiaque qui affichait la ligne plate d’Helena explosa soudain dans une gerbe d’étincelles. Le bébé hurla de plus belle, son petit pendule interne s’emballant sous la panique.

« Prends-le », ordonna Helena, se retournant vivement.

« Je ne peux pas le toucher », répondit Gabriel en reculant, levant sa main mécanique dont les rouages tournaient à vide dans une série de grincements frénétiques. « Ma structure est accordée à la fréquence du Grand Rouage. Si mes doigts effleurent son champ magnétique, son cœur s’arrêtera net. Tu es la seule à pouvoir le porter. Tu n’es plus vivante, Helena, mais tu n’es pas une machine non plus. Tu es le point mort. »

Helena ne posa pas de question. Elle s’approcha du lit, arracha un drap épais pour fabriquer un lange solide et y installa son fils contre sa poitrine glacée. Au contact de son corps sans battement, l’enfant s’apaisa instantanément. Le balancier doré sous ses côtes ralentit, trouvant un rythme stable, hypnotique, qui parut étrangement s’accorder avec la noirceur insondable des yeux de sa mère.

La porte de la chambre trembla sous un impact d’une violence inouïe. Le panneau de bois renforcé se fendit en son centre, laissant apparaître la lame recourbée d’une hache de fer noir.

« Par le monte-charge », dit Gabriel en pointant le fond du couloir de service accessible par une petite porte dérobée derrière la penderie. « Les sous-sols rejoignent l’ancienne crypte de la manufacture. Si nous atteignons le sanctuaire de ton père avant l’heure de la prochaine révision, nous pourrons peut-être inverser la polarité du pivot. »

« Et s’il refuse de nous écouter ? »

Gabriel eut un sourire amer, tirant sur la peau cicatrisée de son visage difforme.

« Joshua n’écoute pas. Il mesure. »

La porte principale vola en éclats. Dans la poussière de plâtre apparut le premier Nettoyeur. C’était une carcasse de plus de deux mètres, drapée dans un linceul de cuir tanné, son visage dissimulé derrière un masque en forme de cadran solaire sans aiguille. De ses poignets jaillissaient deux longues lames pneumatiques vibrant à une vitesse telle qu’elles paraissaient transparentes.

D’un bond prodigieux, défiant toute inertie physique, la créature franchit la distance qui la séparait d’Helena. Mais la jeune femme ne ressentit aucune peur. À la seconde même où le Nettoyeur s’élança, le monde parut ralentir autour d’elle. Les morceaux de bois brisé flottaient dans l’air comme suspendus dans une huile épaisse. Le souffle de la lame fendit l’espace à une lenteur ridicule.

Elle comprit alors la nature de la transformation qui s’était opérée en elle. Ses yeux noirs ne voyaient pas la matière, ils voyaient les lignes de friction du temps.

Elle pivota sur son pied d’appui sans effort, esquiva l’assaut du colosse et, saisissant d’une seule main la tige métallique d’une potence à perfusion, l’enfonça avec une précision chirurgicale dans la jointure du cou de son assaillant. Une fontaine d’huile noire et sous pression gicla sur le mur blanc. La créature s’effondra lourdement sur le sol, ses membres agités de spasmes désordonnés avant de s’immobiliser dans un cliquetis mourant.

Gabriel la fixa, son œil valide écarquillé d’effroi.

« Tu manipules les fractions de seconde… » murmura-t-il.

« Ne traîne pas », répliqua Helena d’une voix sans appel. « En route. »

Ils s’engouffrèrent dans le couloir de service alors que d’autres pas lourds résonnaient dans la cage d’escalier principale. L’ascenseur industriel les attendait, une cage de fer forgé suspendue au-dessus d’un puits vertigineux qui semblait s’enfoncer jusqu’aux entrailles de la terre. Gabriel abaissa le levier de commande manuelle. Les câbles crissèrent, et la cage plongea dans l’obscurité.

Pendant la descente, l’air devint plus dense, chargé de vapeurs d’huile de baleine et de soufre. À mesure qu’ils s’éloignaient de la surface, le vacarme du monde extérieur s’estompa pour laisser place à une rumeur sourde, colossale, qui faisait vibrer les parois du puits. C’était le battement d’un titan. Une pulsation mécanique si puissante qu’elle résonnait dans les os de Gabriel, le faisant grimacer et se courber contre la grille de fer.

« C’est lui », souffla le mari mutilé en serrant sa tempe mécanique. « Le Grand Horloge. Il bat au rythme de douze mille rotations par heure. Chaque pulsation draine la vie d’une centaine d’âmes humaines dans les faubourgs pour maintenir le conseil dans l’immortalité. Ton père n’est que l’artisan en chef de ce parasitisme. »

« Pourquoi m’avoir épousée, Gabriel ? » demanda soudain Helena sans détourner le regard des ténèbres du puits. « Étais-tu complice dès le départ ? »

Gabriel ferma son œil biologique. Une larme roula sur sa joue, se mêlant à la rouille de sa mâchoire de cuivre.

« J’étais l’apprenti de ton père. Un orphelin recueilli pour mon talent à graver les engrenages fins. Quand j’ai compris la nature de son pacte, il était trop tard. Il m’a donné ta main pour s’assurer que le sang de votre lignée se perpétue jusqu’à l’heure exacte du sacrifice. Mais je suis tombé amoureux de toi, Helena. Réellement. Lorsque j’ai tenté de saboter le mécanisme de l’horloge nuptiale, il m’a fait mutiler par les chiens du Cadran. Il a remplacé la moitié de mon être par sa mécanique pour que je devienne son instrument docile, son chien de berger pour t’amener à l’abattoir. Dans le tunnel antique, j’ai tenté de te convaincre de mourir parce que je croyais que c’était la seule issue pour que l’enfant vive… Je ne savais pas que tu aurais le courage de poignarder le cœur sacré. »