« Ce n’était pas du courage », répondit-elle froidement. « C’était de la rage. »
L’ascenseur heurta les amortisseurs hydrauliques dans une gerbe de vapeur sifflante. La grille s’ouvrit sur un spectacle dantesque.
Ils débouchaient dans une nef souterraine immense, vaste comme une cathédrale gothique, taillée à même la roche basaltique. Le sol était pavé de dalles de marbre noir bordées de caniveaux où s’écoulait un fleuve de mercure scintillant. Au centre de la voûte colossale trônait la machine.
C’était une sphère de fer et de laiton haute d’une cinquantaine de mètres, soutenue par quatre piliers d’acier sculptés en forme de squelettes enchaînés. Autour d’elle gravitaient des centaines d’anneaux concentriques couverts d’inscriptions cunéiformes et de chiffres astronomiques, tournant chacun à une vitesse différente dans un grondement d’apocalypse. Des arcs électriques couleur pourpre crépitaient entre les rotors, illuminant l’abîme d’une lueur spectrale.
Au pied de la sphère, debout sur une estrade surélevée au-dessus du lac de mercure, se tenait un homme d’une stature imposante. Vêtu d’une redingote de soie pourpre brodée d’or, il tenait dans sa main gantée une canne surmontée d’une horloge de poche à tourbillon. Ses cheveux étaient d’une blancheur de givre, et son visage, dénué de la moindre ride malgré son âge canonique, affichait une sérénité terrifiante.
Joshua, le père d’Helena.
Autour de lui se tenaient six vieillards drapés dans des toges d’argent, leurs têtes encastrées dans des casques de verre où tourbillonnaient des liquides fluorescents. Le Conseil des Chronométreurs.
« Tu as tardé, Helena », lança Joshua. Sa voix résonna à travers la cathédrale souterraine, amplifiée par des cornets acoustiques suspendus à la voûte rocheuse. « Mais la précision n’a jamais été ton fort. Tu as toujours laissé les passions humaines troubler la mesure de tes actes. »
Helena s’avança d’un pas lent, mesuré, le bébé endormi contre sa poitrine. Gabriel boitillait derrière elle, gardant une distance prudente, ses engrenages internes gémissant sous l’influence du champ magnétique écrasant qui émanait du Grand Horloge.
« Le cycle est brisé, père », dit-elle sans élever la voix, mais son timbre métallique porta à travers le fracas des turbines. « Ton abattoir a failli. »
Joshua descendit les marches de marbre d’un pas aristocratique, sa canne battant la mesure sur la pierre : un coup par seconde.
« Rien n’est brisé. Tout se réajuste », répondit-il avec un calme souverain. « Tu as refusé le rôle de la victime sacrificielle, soit. Tu as préféré arracher le mécanisme à son socle originel pour le loger dans le corps de ton enfant. Mais regarde-toi, ma fille. Tu as cru conquérir ta liberté ? Tu n’es devenue rien d’autre qu’un rouage plus grand. »
Il pointa le pommeau de sa canne vers les yeux d’Helena.
« Tu ne respires plus. Tu ne ressens plus la chaleur, ni le froid, ni la faim. Tu es devenue le Gardien d’Ébène, l’incarnation du temps statique. Pour que ton fils vive avec ce pendule au cœur, tu devras rester à ses côtés pour l’éternité, absorbant l’usure de sa chair pour qu’il ne se désintègre pas sous la friction des secondes. Tu es devenue sa cage. »
« Mieux vaut être sa cage que son bourreau », répliqua-t-elle, s’arrêtant à dix pas de lui.
« Tu parles avec l’arrogance de l’ignorance », ricana Joshua en s’adressant aux vieillards du Conseil. « Mes chers confrères, contemplez l’œuvre de notre sang. Elle nous apporte la pièce maîtresse. Ce n’est plus seulement l’essence du nourrisson que nous allons lier au cadran. C’est la mère et l’enfant réunis. L’Absolu Temporel. »
Les six Chronométreurs levèrent leurs mains décharnées à l’unisson. De leurs doigts jaillirent des câbles de cuivre tressé qui vinrent se brancher directement dans les dalles de marbre.
Soudain, le sol sous les pieds d’Helena commença à vibrer. Des trappes s’ouvrirent dans la pierre noire, et des dizaines de chaînes hérissées de crochets jaillirent des profondeurs, propulsées par des pistons à vapeur.
Gabriel poussa un cri d’alarme : « Helena, recule ! »
Il tenta de se jeter entre elle et les chaînes, mais Joshua fit un simple geste de la main. Une décharge d’énergie invisible frappa Gabriel en pleine poitrine, projetant l’homme mutilé à travers l’estrade. Son corps heurta l’un des piliers d’acier dans un vacarme de métal froissé. Gabriel glissa le long de la structure, crachant un liquide noirâtre, ses membres artificiels disloqués, incapable de se relever.
« Ne gaspille pas ton attention pour cette ferraille sentimentale », ordonna Joshua alors que les chaînes tourbillonnaient autour d’Helena sans parvenir à l’atteindre.
Pour Helena, le temps s’était à nouveau figé. Les chaînes semblaient flotter dans une lenteur ridicule, comme des rubans de soie portés par une brise d’été. Elle lisait la trajectoire de chaque maillon d’acier, prévoyait chaque angle d’attaque avant même que la force cinétique ne s’exprime. Elle glissa entre les pointes avec une grâce surnaturelle, avançant pas à pas vers son père.
Mais Joshua ne parut pas surpris. Il sourit d’un air presque compatissant.
« Tu oublies qui a forgé la clé, Helena. Tu oublies qui a dessiné les plans de cette réalité. »
L’horloger en chef pressa un bouton dissimulé sur la garde de sa canne.
À cet instant précis, le bébé suspendu contre la poitrine d’Helena poussa un hurlement strident. Sous les langes, le petit pendule doré s’arrêta brusquement de battre. La cage thoracique de l’enfant devint translucide, laissant échapper des fumerolles d’un blanc bleuté.
Helena tomba à genoux, frappée d’une douleur fulgurante qui ne provenait pas de son propre corps, mais de ce lien spectral qui l’unissait à son fils. Le monde reprit sa vitesse normale avec une violence inouïe. Les chaînes la frappèrent à l’épaule et à la taille, s’enroulant autour de ses membres avec la morsure du fer chauffé à blanc.
« Tu as cru que la clé d’argent t’appartenait ? » chuchota Joshua en s’approchant d’elle, contemplant sa fille captive avec un mépris froid. « Cette clé contenait un frein de rappel harmonique. Lorsque je le déclenche, le pendule de ton bâtard se désynchronise. Dans une minute exacte, ses petits poumons imploseront, et l’énergie cinétique libérée viendra recharger le Grand Rouage pour le prochain millénaire. Tu as simplement rendu le sacrifice plus spectaculaire. »