Je descendis de la cabine, pris sous mon bras la dernière lettre d’Emily et marchai lentement jusqu’au bord de la falaise.

Le soleil descendait lentement vers la ligne d’horizon, teignant les flots d’une traînée incandescente qui semblait ouvrir une route d’or liquide vers l’infini. Deux pélicans bruns glissaient en formation serrée au ras de l’eau, remontant le courant ascendant avec une grâce souveraine.

J’ouvris l’enveloppe une dernière fois. J’en retirai non pas la lettre, mais une petite fiole de verre scellée que je n’avais pas remarquée lors de ma première lecture fébrile chez le concessionnaire. À l’intérieur se trouvait une pincée de cendres fines, mêlée à quelques pétales séchés de myosotis, les fleurs bleues du souvenir qu’Emily cultivait dans notre petit jardin de Virginie.

Sur l’étiquette de la fiole, ces derniers mots tracés au stylo noir :

« Là où l’océan rencontre le ciel, rends-moi au vent du large, Frank. Et vis. Vis pleinement, jusqu’à ton dernier souffle. »

Je débouchai la petite fiole. Je fermai les yeux un instant, laissant défiler trente-cinq années de notre amour : notre premier baiser sous la pluie d’Annapolis, la naissance de cet enfant que nous avions tant aimé avant qu’il ne choisisse le chemin de l’abîme, nos retrouvailles passionnées sur les quais de Norfolk à chaque retour de mission, et ce courage inouï avec lequel elle m’avait souri jusqu’à sa dernière seconde sur son lit d’hôpital.

J’ouvris les mains face au Pacifique.

Une bourrasque puissante et tiède s’éleva du fond de la crique, emportant les cendres et les pétales bleus dans un tourbillon étincelant qui monta vers le soleil couchant avant de se disperser sur l’immensité des flots.

« Bon vent, mon amour », soufflai-je. « Mission accomplie. »

Le soir tomba sur la falaise de Big Sur. Les premières étoiles s’allumèrent au-dessus de l’océan, formant une voûte céleste d’une clarté absolue où la Grande Ourse et Cassiopée brillaient de mille feux.

Je regagnai l’Argo. J’allumai la petite lampe de chevet au-dessus de la table de la dînette, mis de l’eau à bouillir pour une tasse de thé et dépliai à nouveau la carte des États-Unis.

Mon voyage n’était pas terminé. Il ne faisait que commencer.

Au nord s’étendaient les forêts géantes de séquoias de l’Oregon, les volcans enneigés de l’État de Washington, les fjords sauvages de l’Alaska où les aigles pêcheurs régnaient en maîtres sur les rivières poissonneuses. J’avais du temps. J’avais la santé d’un vieux sous-officier forgé dans le métal des cuirassés. Et j’avais désormais la certitude inébranlable que rien, ni l’égoïsme des hommes, ni la douleur du passé, ne pourrait plus jamais m’enlever ma part de lumière.

Je pris mon stylo et, sur la dernière page du carnet de bord d’Emily, sous son écriture inclinée, j’écrivis ces quelques mots pour l’éternité :

« 7 novembre. Big Sur, Californie.

Châssis intact. Moteur parfait. Cœur apaisé.

Demain matin, cap au nord.

Le maître principal Dawson reprend la mer. »