Je rangeai mon téléphone au fond d’un tiroir, bien décidé à ne le rallumer qu’une fois par semaine pour donner signe de vie à mes anciens compagnons d’armes de Richmond.
Les semaines qui suivirent furent une renaissance lente, lumineuse et puissante.
L’Argo avala les rubans de goudron sans jamais faiblir. Dans le Kentucky, les collines ondulantes de calcaire et les haras de pur-sang défilèrent sous une lumière dorée d’arrière-saison. À Saint-Louis, la gigantesque arche d’acier argenté se découpa contre un ciel sans nuage, marquant la porte d’entrée de cet Ouest mythique dont j’avais tant rêvé durant mes quarts de nuit sur les passerelles des navires de guerre.
Puis vint l’Oklahoma, avec ses plaines infinies balayées par des vents tièdes où l’on pouvait voir les orages se former à cinquante milles de distance, splendides et terrifiants comme des tirs d’artillerie lourde. Je roulais à mon rythme, sans jamais dépasser soixante milles à l’heure, écoutant sur la vieille radio de bord des airs de folk et de blues qui semblaient avoir été composés pour les longues lignes droites de la Route 66.
Chaque soir, je trouvais un emplacement dans un parc d’État ou sur des terres fédérales du Bureau of Land Management. J’allumais un petit feu de camp avec du bois mort, tirais ma chaise pliante près des braises, et ouvrais le journal de bord d’Emily.
J’y découvrais des pensées intimes qu’elle n’avait jamais osé m’avouer de son vivant, par pudeur ou par crainte de peser sur mes missions militaires :
« 14 août 2017 : Aujourd’hui, les médecins ont changé le traitement. C’est plus lourd. Frank m’a appelée depuis Bahreïn. Il avait cette voix fatiguée qu’il prend quand son équipage traverse une passe difficile. Je ne lui ai rien dit de la douleur. Son devoir envers ces jeunes marins est trop grand. Il veille sur les enfants des autres sur les océans ; mon rôle à moi est de veiller sur son havre de paix ici, jusqu’au bout. »
En lisant ces lignes à la lueur dansante des flammes sous le ciel scintillant du Texas, je comprenais l’immensité du trésor que cette femme m’avait laissé. Ce n’était pas un camping-car d’occasion, ni même les économies soigneusement protégées des griffes de notre fils. C’était une leçon de courage pur, une invitation à ne jamais abdiquer face à la laideur du monde et à la médiocrité de ceux qui cherchent à détruire les rêves d’autrui pour combler leur propre vide intérieur.
Au Nouveau-Mexique, la terre devint rouge, ocre, sculptée par des millénaires d’érosion en mesas majestueuses qui ressemblaient à des citadelles de géants endormis.
À Santa Fe, je fis la connaissance d’un vieil artisan navajo nommé Thomas, dont le père avait été un Code Talker pour les Marines pendant la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique. Nous passâmes une soirée entière assis sur les marches de l’Argo, à boire du thé noir en parlant de la mer, des îles lointaines de Guadalcanal et d’Okinawa, et de la manière dont les hommes portent leurs cicatrices invisibles.
Avant que je ne reprenne la route vers l’Arizona, Thomas me tendit une petite plume de faucon pèlerin tressée avec des lanières de cuir souple et une perle de turquoise brute.
« Pour ton voyage, ancien », me dit-il avec un regard perçant qui semblait lire à travers mes tempes grisonnantes. « Chez mon peuple, on dit que celui qui roule vers le couchant ne fuit pas la fin du jour : il va simplement saluer les esprits qui allument les étoiles. Ta femme veille sur la route devant toi. Tu n’as rien à craindre des ombres qui rampent derrière. »
J’accrochai l’amulette à côté du colibri d’Emily, au-dessus du tableau de bord. Dès lors, le vent qui s’engouffrait par la fenêtre entrouverte faisait chanter la petite clochette d’argent et danser la plume de faucon, me rappelant à chaque seconde que la terre que je traversais était vivante, sauvage et bienveillante pour les cœurs qui savaient l’écouter.
Le Grand Canyon me coupa le souffle un matin de novembre, juste avant l’aube.
J’étais arrivé au bord de Desert View Watchtower alors que la nuit régnait encore sur les plateaux du Colorado. J’attendis dans le froid piquant, emmitouflé dans mon caban bleu marine d’ancien combattant, un thermos de café fumant calé entre mes bottes.
Lorsque le premier rayon de soleil frappa les parois monumentales de la gorge, une symphonie de pourpre, d’or, de cuivre et de violet jaillit des entrailles de la terre sur plus d’un mille de profondeur. C’était un spectacle d’une démesure telle que toute pensée humaine semblait s’y dissoudre instantanément. Les mesquineries de Jason, la trahison de Britney, les dix années de privations, les formulaires de police… tout cela n’était plus qu’un grain de poussière dérisoire balayé par l’éternité du paysage.
« Regarde ça, Emily », murmurai-je à haute voix, le vent emportant mes paroles par-dessus le gouffre béant. « On y est. On l’a fait. »
Et pour la première fois de ma vie, je sentis une présence si chaleureuse et si palpable à mes côtés que j’aurais pu jurer qu’une petite main aux doigts fins s’était glissée dans la mienne, serrant fort mes engelures pour me réchauffer.
Deux semaines plus tard, l’Argo franchit les derniers lacets de la route côtière de Californie, sur la mythique Highway 1 à Big Sur.
L’océan Pacifique s’étendait à l’infini vers l’ouest, déployant ses vagues d’un bleu profond bordées d’écume blanche qui venaient se briser contre les falaises vertigineuses couvertes d’herbes sauvages et de cyprès tordus par les embruns. L’odeur saline, cette odeur que j’avais respirée pendant plus de trois décennies de ma vie d’homme d’équipage, flottait à nouveau dans l’air, fraîche, vivifiante, immortelle.
Je garai le camping-car sur un promontoire de terre battue surplombant l’océan, à quelques mètres d’un banc de bois dédié aux marins disparus en mer.
Le moteur s’éteignit dans un soupir paisible. L’odomètre affichait quatre mille deux cent quatre-vingt-six milles parcourus depuis l’allée de ma maison de Norfolk. Pas une seule fuite d’huile. Pas un seul pneu crevé. Le vieux véhicule avait tenu sa promesse avec la vaillance d’une frégate traversant les quarantièmes rugissants.