Elle fit un geste brusque pour s’emparer du document vert pomme.
Au même instant, la porte de la salle de reprographie s’ouvrit à la volée avec un fracas métallique retentissant.
« Police de Norfolk ! Ne touchez à rien ! Mains sur la tête, tous les deux ! Immédiatement ! »
L’officier Miller et l’adjoint Taylor surgirent dans la pièce, leurs armes de service dégainées en position de sécurité basse, leurs insignes étincelant sous les néons.
Britney poussa un hurlement strident, reculant si violemment que son talon se brisa sur le rebord d’une plinthe, la faisant trébucher lourdement contre un classeur métallique. Jason resta pétrifié, les bras levés en l’air, les genoux tremblants d’une panique totale.
« Quoi ?! Mais non ! Attendez ! » hurla Jason, la voix muant dans les aigus. « C’est mon père ! C’est une affaire de famille ! Vous ne pouvez pas vous mêler de ça ! Papa, dis-leur ! Dis-leur que tu m’as donné l’autorisation ! Papa, s’il te plaît ! »
L’officier Miller s’avança d’un pas méthodique, saisit le bras droit de Jason, le fit pivoter contre le bureau en acajou et lui passa les menottes avec un claquement sec et métallique qui résonna dans toute la concession.
« Jason Dawson, vous êtes en état d’arrestation pour faux et usage de faux en écriture publique, tentative d’escroquerie en bande organisée et vol aggravé sur personne vulnérable », récita Miller d’une voix monocorde et professionnelle. « Vous avez le droit de garder le silence. Si vous renoncez à ce droit, tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous devant un tribunal. »
« Non ! Non ! Papa ! » hurlait Jason, le visage écrasé contre le buvard en cuir du bureau. « Britney, fais quelque chose ! Appelle un avocat ! »
Mais Britney ne s’occupait plus de lui. L’adjoint Taylor l’avait déjà forcée à s’adosser contre le mur, inspectant le contenu de son sac à main de luxe grand ouvert sur le sol.
« Vous n’avez pas le droit de toucher à mes affaires ! » criait-elle, des larmes de rage barbouillant son mascara sur ses joues. « Je n’ai rien signé ! Je n’ai rien fait ! C’est lui ! C’est Jason qui a tout manigancé ! Il m’a dit que son père était d’accord ! Je n’ai rien à voir avec ses magouilles de bouseux ! »
Jason tourna péniblement la tête, le regard halluciné par la trahison immédiate de sa compagne. « Britney ?! Qu’est-ce que tu racontes ?! C’est toi qui m’as poussé à faire ça ! C’est toi qui m’as dit que si je ne trouvais pas les vingt mille dollars avant mercredi, tu me mettais à la porte ! »
« Ferme ta gueule, Jason ! Tu es un minable sans le sou, tu as toujours été incapable d’assumer notre train de vie ! »
Je les regardai se déchirer sous mes yeux. Deux charognards se battant pour les restes d’un festin qui ne leur avait jamais appartenu. Je ne ressentais aucune haine, aucune vengeance triomphante. Seulement un vide immense, semblable à celui qu’on éprouve lorsqu’un navire que l’on a tenté de sauver sombre définitivement dans les profondeurs océaniques.
« Emmenez-les », dis-je simplement à l’officier Miller.
Jason me fixa avec des yeux suppliants tandis que les deux policiers le tiraient vers la sortie de secours. « Papa… je t’en supplie… ne fais pas ça. Je n’ai pas de casier. Si je vais en prison, je vais tout perdre ! Mon boulot, mon appartement… tout ! Pense à maman ! Qu’est-ce que maman dirait si elle te voyait m’envoyer derrière les barreaux ?! »
Je m’arrêtai devant lui, le regard planté dans le sien.
« Ta mère a écrit sa réponse il y a sept ans, Jason. Elle repose dans cette boîte. Et elle savait déjà que pour te sauver de toi-même, il faudrait un jour que tu répondes de tes actes devant la justice des hommes. »
La porte battante se referma sur leurs cris étouffés. Le parking s’illumina du reflet tournoyant des gyrophares rouges et bleus des deux voitures de patrouille venues en renfort. Le crissement des pneus sur le gravier s’estompa peu à peu dans la nuit tiède de Virginie, laissant derrière lui un silence lourd et purificateur.
Daniel me servit un verre d’eau fraîche dans son bureau redevenu calme. Ses mains tremblaient légèrement.
« Je vends des véhicules récréatifs depuis vingt-cinq ans, Frank », dit-il en s’asseyant en face de moi. « J’ai vu des divorces amers, des faillites personnelles, des querelles d’héritage… mais une chose pareille… Votre épouse était une femme remarquable. »
« Elle l’était », répondis-je doucement en caressant la boîte métallique. « Elle avait toujours trois coups d’avance sur tout le monde. C’était elle, la véritable stratège de notre foyer. »
« Qu’allez-vous faire du camping-car, maintenant ? Techniquement, la saisie conservatoire est levée puisque la transaction a été annulée pour vice de forme et tentative d’escroquerie. Le véhicule est à vous, nettoyé, inspecté, et nous avons même remplacé les deux batteries de cellule à nos frais pendant l’après-midi. »
Je me levai, pris les clés que Daniel me tendait, et serrai vigoureusement sa main calleuse.
« Ce que je vais faire ? Je vais faire ce que j’aurais dû faire il y a dix ans, Daniel. Je vais faire le plein d’essence, et je vais mettre le cap à l’ouest. »
Il était près de vingt-trois heures lorsque je ramenai l’Argo dans l’allée de ma maison de Norfolk.
La maison était sombre, silencieuse. Dans le salon, le double des clés laissé à Jason traînait encore sur la console de l’entrée, à côté d’un paquet de cigarettes entamé que Britney avait abandonné. Je pris ces clés, marchai jusqu’à la boîte à outils du garage, et les coupai méthodiquement en deux avec une pince-monseigneur avant de les jeter aux ordures.
Puis, je m’assis à la table de la cuisine avec les documents bancaires découverts dans le compartiment secret.